Interview d’Annick Demouzon

A l’occasion de la sortie de son nouveau recueil de nouvelles Enterrer les morts, j’ai posé quelques questions indiscrètes à Annick Demouzon. Interview…

Annick, qu’est-ce qui vous a conduite à l’écriture ?

Ma mère. Elle lisait beaucoup, et avait une très belle plume. Vivante. Spontanée. Légère.

Sur cette photo (qui n’existe pas, mais que je promène avec moi), je suis blottie contre son flanc, et je suce mon pouce, pour mieux l’écouter. Mon frère aîné est là aussi, lové de l’autre côté. Une lumière — forcément douce — nous éclaire. Et Maman raconte…

Elle racontait beaucoup, Maman, souvent, et pas seulement auprès des lampes : des histoires qu’elle inventait comme ça, tout exprès pour nous et qui n’auraient pas d’autres vies que cet instant trop bref de leur mise au monde, mais des livres aussi, qui, eux, resteraient à tout jamais les mêmes et nous reviendraient longtemps encore, après, avec leurs images immuables.

Dans les histoires de maman, il y avait le nain Riguidi, ce héros récurrent qui arrivait dans un ballon — ballon que j’imaginais en baudruche, avec le dessin d’une fenêtre en reflet sur sa peau si fragile —, personnage ambigu que Maman appelait à la rescousse aux moments difficiles pour, mine de rien, nous apprendre la vie. Dans les livres, c’était des princes charmants un peu bêtes, comme ils sont tous, des princesses en longues robes à froufrous, des flocons de neige vivants, des sapins de Noël abandonnés et des méchants qui nous faisaient peur, et… Nous gobions tout. « Maman, encore… »

 J’ai aimé les histoires avant de savoir les lire. Et avant de savoir lire, j’ai écrit et fabriqué mes premiers livres. Illustrés par moi aux crayons de couleur et garnis d’une fausse écriture. Je les « lisais » avec délectation à toutes les oreilles de passage. On a ri. Ils étaient en papier toilette beige, relié par un fil rouge. Me suis-je découragée ? Non, j’ai changé de support, et continué. Sans jamais m’arrêter.

2. Pourquoi la nouvelle ?

 Parce qu’elle s’est imposée à moi — qu’aurais-je pu écrire d’autre dans ces jeunes années ? — et que, sitôt lectrice, je suis devenue une gourmande de nouvelles et de contes, ce qui n’a fait que confirmer mon attachement au texte court. En écrire restait une évidence.

Car j’aime la brièveté de la nouvelle, qui permet d’aborder toutes sortes de thèmes et de sujets variés. Certains qu’il me serait impossible de développer dans un roman, et tous, dans le cadre limité d’une seule vie. Et que, de plus, elle, rend possible un travail plus approfondi sur le texte que celui auquel on se livre habituellement dans un roman. Malgré les définitions, souvent bornées et closes, qui envahissent les dictionnaires, je trouve qu’elle donne à l’auteur une très grande liberté — de création sur le langage autant que de conduite dans la construction du récit ou de choix dans ses sujets — , ce qui la situe, en quelque sorte, à mi-chemin entre poésie et roman.

Enfin, comme les jeux de la récré, comme les contes de notre enfance, autant que le roman, écrire une nouvelle peut devenir catharsis, ce qui va nous changer, nous purifier, nous libérer de nos doutes, de nos souffrances, de nos angoisses — que nous pouvons, grâce à elle, vivre à travers la vie d’un autre et ainsi évacuer hors de nous. Que nous soyons, du reste, lecteur ou auteur. À cette différence près que l’auteur, lui, a le choix de ce qu’il raconte. Combien de nouvelles ai-je ainsi écrites, pour me libérer de mes peurs et transformer en fiction ce qui aurait pu être ou devenir réalité ? Je n’en ai pas fait le compte, mais je l’avoue sans honte.

Car je crois sincèrement que la nouvelle peut et doit, elle aussi, proposer une idée de réponse aux problèmes de la vie et que, derrière son côté récréatif et le simple plaisir de l’instant — qui ne sont pas à rejeter —, doit se glisser un sens. Pour que l’émotion se transforme en pensée. Quelque chose qui nous parle de l’humain et qu’on n’oubliera pas totalement, le livre refermé. Et sa brièveté, qui pourrait sembler un handicap, en lui donnant le bénéfice de la maniabilité, ouvre devant l’auteur et son lecteur une quinzaine d’horizons par livre au lieu d’un seul.

3. Quelles sont vos influences ?

Comment répondre à ça ? Passé l’âge du premier apprentissage et de Jojo, Rémi, Zoé, ces héros de mon livre de CP, dont les noms seuls réveillent encore, en moi, une émotion très forte — ah, le bonheur d’avoir appris à lire —, j’ai lu beaucoup. Mais je lis comme une gosse, sans méthode, et souvent plusieurs livres à la fois, dont je picore de ci, de là, comme ces salades composées où se développent tous les arômes. Et ceci, honte à moi et circonstance aggravante, malgré des études de lettres très bien faites et bien menées sous la férule d’excellents professeurs en Sorbonne et conduites honorablement à leur terme (si, si).

 Alors, comment deviner qui, parmi tous ceux que j’ai lus, a été mon maître ? Comment savoir d’où nous vient ce que nous sommes ? La lecture, comme l’écriture, a quelque chose de tellement magique et d’incompréhensible, qui se comporte en invitée et, s’installant sans vergogne dans nos tripes, fait de nous son instrument. Une fois repartie, cette invitée laissera forcément derrière elle quelque objet oublié : une pensée, une image, une manière de mots, un sentiment… Alors, non, je ne saurai dire qui m’a donné quoi. De maître unique en écriture, je n’en ai pas. Ils ont été bien trop nombreux et chacun, en passant, a laissé en moi sa trace. Et qu’il y a aussi le cinéma, la musique, la peinture… Mais si je creusais un peu ?

Alors, oui… Peut-être il y en a un dont, sciemment, je revendiquerais la leçon. Non que j’ai cherché à l’imiter, mais je me dis qu’il a donné, par la puissance de son talent, la diversité de son verbe et la folie de son imagination, à tout auteur, l’autorisation de la liberté, cette liberté si joyeuse du baroque : Shakespeare. Et c’est cette leçon-là que j’ai envie de retenir. Ne pas nécessairement rester homogène, passer d’un genre à l’autre gaillardement si cela me dit, ne pas m’y obliger non plus, m’accorder le droit aux pleurs et à l’excès et, tout autant, au rire et à la retenue, laisser la poésie s’installer où on ne l’attendait guère, et tout mêler, si cela me chante. Exactement comme fait la vie.

Car j’aimerais qu’il en soit ainsi dans mes nouvelles. Des contraintes, oui, qui font naître en nous tant d’idées que sans elles nous n’aurions jamais eues, des règles pour la règle, non, si elles doivent nous restreindre. Écrire court et raconter quelque chose — presque rien, s’il faut — me semblent, de fait, règles bien suffisantes. Du moment que lecteur et auteur y trouvent chacun leur compte… Liberté. Le tout est d’en faire bon usage.

 4. Qu’est-ce qui déclenche votre écriture aujourd’hui ?

Après y avoir réfléchi, je ne saurais dire s’il y a quelque chose qui, réellement, « déclenche » mon écriture.

Je crois, tout simplement, qu’elle est rendue nécessaire par tout ce qui s’est accumulé en moi au cours de ma déjà longue existence, et peut-être même avant. Des expériences, des sensations, des impressions, des bribes de mots, une histoire entendue, ici, une ligne lue dans un article, là, une image, une promenade : un agglomérat de pensées et d’émotions broyées en un magma informe et, un jour, quelque chose qui les appelle à l’extérieur : « Venez, venez ». Alors je pose mon stylo sur la feuille et le laisse « me raconter une histoire », comme je dis. Parce que c’est comme ça que je fonctionne. Mais d’où vient réellement l’impulsion déclenchante qui transformera ces expériences en écrit ? Je n’en sais rien.

À l’époque des concours, ça a pu être la contrainte d’un thème imposé, même chose lorsque je réponds à un appel à texte, sinon un événement de ma vie, parfois bénin, d’autres fois douloureux, une émotion ressentie, qui cherche à prendre sens. Mais, de toute façon, quelque chose de l’ordre du besoin. Que je ne peux pas analyser, ni vraiment définir. Il faut que j’écrive. Alors j’écris, c’est tout.

5. Comment est né ce nouveau recueil ?

Lentement mais sans souffrance. Commençant à prendre forme au cours des années de concours, à partir du moment où la pensée m’est venue que je pourrais, peut-être, un jour, envisager sans trop de fatuité d’être éditée et que j’ai entamé, en parallèle, la construction de plusieurs recueils à thème, dont À l’ombre des grands bois, celui qui a reçu le prix Prométhée, et Virages dangereux, prix de l’Agora, les premiers publiés en recueil personnel.

L’idée d’Enterrer les morts flottait en moi, mais elle s’est précisée à la suite d’une remise de prix à Bruxelles, à la RTBF — pour L’enquêteur, nouvelle de ce recueil, qui, grâce à ce concours, a été merveilleusement mise en ondes sur La première. Ma famille paternelle, issue d’un village frontalier, étant lorraine mâtinée belge, j’ai profité de ce voyage dans l’est pour faire la tournée des cousins… en commençant par la Belgique et en terminant par le village d’où sont originaires les Demouzon.

J’avais demandé alors à mon parrain, cousin germain de mon père, de me préparer, au village, deux tablées, une des plus jeunes et, un autre jour, une des plus vieux. Ce qui a été fait. C’est en écoutant ces vieux cousins, dont la plupart avaient l’âge qu’aurait eu mon père s’il avait été encore en vie, que j’ai eu l’idée d’écrire la nouvelle qui ouvre ce recueil, La brioche — l’histoire d’une femme passionnée d’enterrements et de la brioche qu’on y sert — et, presque en même temps, Tour de France, nouvelle qui ferme le recueil. Et, il faut le dire, que moi qui m’intéresse surtout à l’humain, à revoir ces vieux cousins, j’ai été servie ! Ils ne parlaient que de la mort et des morts. Et tous le faisaient avec bonheur !

Écrire ce recueil a donc été pour moi, outre l’occasion d’une belle catharsis et d’une méditation autour de ce sujet brûlant, celle de ré-aborder les thèmes qui me sont chers : la difficulté d’aimer, la famille, la solitude, le devoir de transmission, le temps qui passe et nous emporte. Et la vie — qui, toujours, continue et dont nous ne sommes qu’un maillon

6. Quelle nouvelle vous semble emblématique de ce recueil et pourquoi ?

J’ai beau chercher, aucune ne me semble assez « emblématique » pour porter sur elle tout le poids du recueil, en être l’emblème. Chacune, il me semble, ayant son rôle à tenir dans l’ensemble. La brioche et Tour de France ? qui m’ont donné le ton. L’enquêteur ? parce que c’est une nouvelle forte, un peu troublante, qui tourne autour de l’identité et du lien familial, et me touche profondément. Pêche en vives-eaux ? qui évoque la culpabilité et le pardon. Dites-le avec des fleurs ? l’échec ou la difficulté du dire et de la rencontre. Des nouvelles de René ? l’acceptation tranquille. Un pétale rose d’amandier et La boîte ? la mort de l’autre et le vide qu’elle laisse en nous. S’en aller ? l’amour étrange qui peut se glisser dans le tragique… Si je continue, je vais les citer toutes. Mais si je me fie aux critiques déjà parues et aux avis des lecteurs, aucune nouvelle ne semble ressortir comme étant la seule importante pour l’instant. À ce stade des retours, les plus souvent citées sont, dans l’ordre d’apparition, La Ficelle, Un pétale rose d’amandier, Pêche en vives-eaux, La boîte, Le cadeau, La chambre, Des nouvelles de René. Mais est-ce que cela signifie quelque chose ?

7. Des projets en écriture ?

Trop. Plus en tout cas que je ne pourrai en mener à leur terme.

En ce moment, dès que je le peux, je retrouve un roman déjà très avancé mais pas encore achevé. Parce que je ne sais pas « bâcler », me reproche-t-on, ou que je me montre « trop exigeante ». Bref, je relis, je relis et, comme à chaque relecture j’améliore un peu, je recommence.

L’histoire se passe en 2007, en Grèce. Un couple en camping-car profite au mieux de ses vacances contemplatives au plus près de la nature lorsque leur fils ainé, en Erasmus à Athènes et qu’ils devaient retrouver seul pour quelques jours, vient les rejoindre en compagnie d’une copine grecque, originaire du Pont, bouleversant cruellement le rythme de leurs vacances et malmenant leurs habitudes, leurs certitudes et leurs principes. Tandis qu’autour, tout près, le feu ravage la Grèce et que la mère de la narratrice, à 3000km de là, très au-delà du mur de flammes, est sur le point de mourir.

 Bref, pas de quoi s’ennuyer, en ce qui me concerne.

Et, bien sûr, m’attendent d’autres projets, à commencer, à revoir ou achever.

8. Enfin, faites nous « entendre » la mélodie de votre écriture.

… Il avait plu dès l’aube et jusqu’à la nuit. Sans discontinuer. Pas même une éclaircie. Une pluie fine et tenace, de ces crachins insidieux qu’il détestait, avec des averses brutales, qui, soudainement, troublaient les vitres et des paquets de vent qui frappaient les carreaux, faisaient mugir le toit et pleurer la maison. Temps de chien, impossible de mettre le nez dehors. Les grands, ça allait, mais la petite était là : « Quand qu’on y va ? Quand qu’on y va ?… »

On n’y était pas allé. Pas ce jour-là.

On avait fait des crêpes. Pour occuper les gosses.

La petite est debout, appuyée à la table, et touille la pâte d’un air ravi, une pâte épaisse, pointillée de brun, à cause du sarrasin qu’y met la mère.

— Je pourrai en avoir une au sucre ?

— Bien sûr, même deux, et une beurre-sucre, ou une sans rien — nature — si tu veux.

— Sans rien ? s’étonne-t-elle.

Et, finalement, ç’avait été une excellente journée, à se goinfrer de crêpes et de galettes. Depuis, il n’en a plus jamais mangé.

 Passage extrait de Pêche en vives-eaux, Enterrer les morts © Leoforio éditions

Merci Annick Demouzon, d’avoir pris le temps de répondre à mes questions avec votre style inimitable !

Pour en savoir plus sur Annick Demouzon : https://annickdemouzon.wordpress.com

 Pour découvrir les avis des lecteurs et critiques sur Enterrer les morts : https://leoforioeditions.wordpress.com/lavis-des-lecteurs-et-critiques/enterrer-les-morts/ et https://www.babelio.com/livres/Demouzon-Enterrer-les-morts/1192518#critiques

N’hésitez pas à lire aussi l’interview faite par L’Encrier Renversé : https://annickdemouzon.wordpress.com/biographie/annick-demouzon-revue-encrier-renverse/

Pour commander le livre auprès de l’éditeur : https://leoforioeditions.wordpress.com/contact/

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Une réflexion sur “Interview d’Annick Demouzon

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