Page Blanche à Dominique Theurz

C’est Benoît camus qui nous fait la joie de présenter Dominique Theurz à partir de son roman Couleur vert pivoine paru récemment chez Zonaires Éditions. Merci Benoît !

L’humour est la politesse du désespoir, citais-je en illustration du précédent ouvrage de Dominique Theurz, son très réussi recueil de nouvelles intitulé À l’aigre-douce. Ces mots s’imposent à nouveau alors que je referme son premier roman, Couleur vert pivoine, publié par les éditions Zonaires.

Dominique Theurz détient ce talent rare de traiter des sujets graves, voire douloureux, par une écriture virevoltante d’un bout à l’autre, inventive et percutante, légère et vivifiante, émaillée de trouvailles réjouissantes. Ce contraste donne toute sa force à son œuvre et une profondeur à laquelle de prime abord l’on ne s’attend pas. Le ton est résolument enjoué, à l’image du personnage d’Amandine, auquel très vite on s’attache. Amandine n’a certes pas une existence facile, marquée par le manque du père (et sa quête impossible, quasi obsessionnelle), et peine à trouver sa place au sein d’un monde qui ne répond pas à ses attentes mais elle n’est pas du genre à se lamenter. Elle embrasse la vie, mord dedans à pleines dents. Ainsi, quand elle croise la route de Milo, elle saisit l’opportunité et prend les devants. Il y a un peu d’Amélie Poulain dans cette Amandine : sa façon d’élaborer des stratagèmes, des scénarii parfois un peu tirés par les cheveux à partir de signes, de paroles attrapées au hasard, de silhouettes croisées, des théories rocambolesques qui contribuent à la fantaisie irrésistible du roman, et dont on s’aperçoit – la révélation est poignante – qu’elle a quelques motifs d’en concevoir. Mais contrairement à l’héroïne du film de Jeunet, Amandine ne se cache pas. Elle est entière et généreuse. Elle craint qu’on ne le soit pas avec elle. Et redoute la déception, celle de trop, dont elle sait qu’elle ne se relèverait pas. Ses failles, ses fragilités, affleurent à mesure, se font jour, deviennent béantes. Jusqu’au dénouement, bouleversant.

Le vert est la couleur de l’espérance (celle des yeux d’Amandine, également) mais les pivoines (dont la symbolique, dans certaines contrées, est associée à la femme, à son pouvoir et à sa générosité) ne sont pas vertes, d’ordinaire. Il y a dans le titre toute l’ambivalence du roman, son allant primesautier et le reflet de sa dimension tragique et des fausses espérances, de l’illusion, qu’il relate. Le roman, lui, les remplit, ses espérances, et le lecteur, comblé, ébranlé, s’incline et en redemande.

Benoit CAMUS

Découvrons, à présent, l’écriture de Dominique, grâce à une de ses nouvelles (texte intégral) parue dans le recueil À l’aigre douce.

Puzzle

       J’ai décroché tous les miroirs de l’appartement. Trop d’inconnues fanées s’y reflétaient. Trop d’angoisses en découlaient. Je ne possède plus la verdeur requise pour la gestion de tant d’encombrants. Un peu de baume au cœur en cette période cafardeuse serait bienvenu.

       Par chance, mes parents ont choisi cette journée pour me visiter quelques heures. Leurs permissions sont toujours trop courtes. Et quand bien même un rab serait négociable, mon modeste deux pièces ne saurait leur offrir un digne couchage.

       Délestée d’une morale engourdissante, je décide enfin de les interroger sur ce bug monumental qui a sérieusement compliqué mon existence. Ils bégaient, se rejettent la responsabilité pour, au final, me féliciter d’avoir su faire avec la prosopagnosie, cette impossibilité à mémoriser les visages. Le motif de ma défection au rendez-vous de branchement prénatal yeux-cerveau n’en reste pas moins mystérieux. Dès l’âge de raison atteint, j’ai tenté de m’inscrire à une séance de rattrapage. J’ai supplié, protesté, menacé, en vain. J’ai réitéré, souvent. Je dois ma résignation à un constat implacable : l’indulgence du câbleur n’a trouvé preneur ni sur la liste de naissance ni sur celle des cadeaux suggérés pour mes quarante premiers anniversaires.

       À quelques encablures de la prescription de la bévue, être réparée ou complimentée m’indiffère. Mais percer le secret continue de me tarauder. Pour délier les langues, je table sur la dénonciation d’une autre insuffisance :

       Papa, comment te dire ? Ton indécision pilaire me faisait tantôt orpheline, tantôt fille de la moitié des hommes de cette terre. Ton style était d’en changer : barbe hirsute ou de trois jours à peine, moustache Brassens ou à aiguilles, bouc taillé à la perfection, visage glabre… Si seulement tu avais accepté d’adopter à vie cette moustache Second Empire que je n’ai cessé de te commander. Ton aversion pour les colliers, bien que confectionnés de mes mains en trois exemplaires strictement identiques, m’a privée de te sauter au cou lors de tes arrivées en gare.

       J’entends voler les mouches. Bon, n’en parlons plus. Je préfère me concentrer sur le déjeuner. Tomates farcies, le plat favori de mes parents. J’hésite sur le nombre de steaks hachés à décongeler. Je n’ai jamais été douée pour les proportions. Je rassemble sur le plan de travail les tomates Marmande, l’ail, l’oignon, l’œuf… mais un ingrédient manque. La poudre d’amande bien évidemment ! Mais où ai-je bien pu la ranger ? Amande, amande. Amende ?

       Une amende. Vous vous rendez compte ? Suis-je encore dans les délais pour m’acquitter de cette contravention ou vais-je écoper d’une majoration ?

       Je tire les tiroirs des meubles de cuisine en formica à la recherche du papillon, pour vérifier. Je fulmine.

       Une amende pour excès de vitesse. Moi, Madame deux à l’heure ! Impossible que je sois l’auteure de cette infraction. Ma peur du gendarme est de notoriété publique.

       Inutile de tergiverser ! Qui d’autre que mon amie Sylvie aurait pu emprunter ma voiture ? L’hideuse armoire à clés métallique suspendue dans le salon est l’un de ses cadeaux. Mais tout de même, se servir sans demander !

       Pourquoi ne me rappelle-t-elle pas ?

       Des palpitations m’incitent à quitter la cuisine pour m’écraser dans le relax du séjour. Ces derniers mois, mes freins – genoux et bas du dos – multiplient les grèves. La contrariété du moment – cette sonnerie qui tarde à retentir – renforce leur rébellion. Je pose mon poignet droit sur le guéridon Montespan, à quelques centimètres du combiné. Mon regard se promène des bibelots ramasse-poussière surchargeant le bahut en pin massif à l’écran noir du téléviseur. J’attends toujours le dépanneur. Mais pour le téléphone fixe, je peux contrôler, moi-même, l’installation. Je suis le fil pour m’assurer que l’appareil soit bien alimenté. La fiche est parfaitement insérée dans la prise. Je débranche et reconnecte : un faux contact n’est pas exclu.

       Fichu téléphone, vas-tu te décider à sonner ! Ah, enfin !

       Sylvie se veut rassurante. Comme si prétendre être ma fille la dédouanait et allait me dispenser de payer. Je la prie de faire preuve de sérieux. En réponse, elle m’annonce que j’ai vendu ma voiture sept ans en arrière et que je suis âgée de quatre-vingt-quatre ans. À bien y réfléchir, débourser cent francs eut été moins rude. Évidemment je m’efforce de rire à sa blague. Une amie, même susceptible – bien que taquine –, même mythomane, est précieuse. Celle-ci l’est d’autant plus qu’elle milite contre les colorations, possède une démarche inimitable et ne quitte, au grand jamais, ses lunettes jaunes. J’ai suffisamment éprouvé sa fidélité pour être assurée que nous vieillirons ensemble. Mais c’est qu’elle insiste ! Elle continue de m’appeler « Maman ». Ce surnom ne me convient pas. C’est sans appel ! Va pour « mon distributeur à conseils », « mon papier bulle », « ma gaufre » ou toute autre excentricité, mais pas « Maman ». Je presse Sylvie de rejoindre mon appartement pour la présenter à mes parents. Elle sera là d’ici quinze minutes. J’ai cru desceller un soupçon de panique dans sa dernière phrase. Toujours hypersensible la Sylvie !

       Tout doit être parfait pour l’évènement. Je retourne en cuisine. Mon cafard, fidèle compagnon grassement nourri, danse autour d’un cordon noir en caoutchouc dépassant de sous le four. J’ai frôlé la correctionnelle. Ma mère, maniaque du rangement, ne m’aurait pas ratée. Elle inspecte toujours la pièce au moment de la vaisselle.

       Merci ma géniale blatte. Je te dois une fière chandelle. J’arrange ça dans la seconde.

       Un coup de sécateur plus tard, dextérité datant de mon passé de fleuriste, le voyant lumineux du four s’éteint. Le disjoncteur général claque. Un fabuleux trombinoscope légendé défile. Visages rectangulaires, carrés, oblongs, ronds, ovales. Nez retroussés, tombants, épatés, busqués. Lèvres fines, pulpeuses, irrégulières. Prénoms et noms, liens de parenté, professions, lieux de rencontre. Je suis aux anges. Mes yeux viennent d’être connectés à mon cerveau. Diablement jouissif comme sensation. La séance de rattrapage tant sollicitée, mais maintes fois refusée, m’aura finalement été accordée.

       Reste à savoir si je vais être raccordée à d’impressionnantes machines médicales ou couplée à la Faucheuse.

Dominique Theurz

Nouvelle extraite du recueil À l’aigre-douce, éditions Alter real.

Couleur vert pivoine est disponible en librairie et sur le site de Zonaires.


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