Les paroles confettis

Il y a quelques jours, le compte Instagram de Maman-Blues (suivez-le, c’est topissime !) mettait en ligne un témoignage à propos des effets à long terme d’une parole adressée à une parturiente au moment de l’accouchement. Cela m’a donné envie de réagir…

D’abord, notons que la jeune mère, les pieds encore dans les étriers, n’était pas vraiment en mesure de tenir une conversation. Elle venait de mettre au monde son premier bébé et ces précieux instants qui inauguraient son entrée dans la parentalité auraient dû constituer un écrin de silence et de douceur pour que les parents puissent accueillir tranquillement les émotions qui les traversaient. Sauf urgence vitale, on pourrait accorder quelques minutes de répit aux mères qui viennent d’accomplir un exploit physique, et aux compagnons ou compagnes qui les ont soutenues durant le travail. Maintenant que le bébé est sorti et si la délivrance se passe bien, on peut patienter un peu pour l’examen du périnée. Enfin, ce serait ainsi dans un monde où les services de soin ne seraient pas considérés comme des creuseurs de dette, (dont il faut réduire les coûts en diminuant toujours plus les postes salariés), mais comme des bien précieux à financer sans barguiner. Mais c’est une autre histoire.

Revenons à celle de cette jeune mère qui, alors que son nouveau-né manifeste bruyamment son arrivée au monde, entend un obstétricien proférer : « Elle a du coffre ! »

On est d’accord que dans la tête du soignant, il s’agit d’une parole anodine. Une petite phrase sans conséquence comme on en dit… quand on ne sait pas quoi dire. Mais cette parole, jetée comme un confetti sur la foule, n’a rien de léger pour celle qui vient d’accoucher. Et la jeune femme de décrire l’empreinte laissée sur sa maternité par ces quelques mots qui qualifient son bébé. Car, très vite, les confettis viennent se poser sur l’enfant. Et voilà ce petit inconnu gratifié de ce qui, bientôt, prend l’allure d’un jugement, voire d’une prophétie autoréalisatrice. Les pleurs du nouveau-né, sa seule manière d’entrer en lien avec l’autre, se muent en cris. « Elle a du coffre ! » sous-entend qu’elle va s’en servir et, peut-être, se mettre à hurler à tout bout de champ. Et, surtout, que c’est parce qu’elle est munie de poumons performants que cette toute petite fille crie. Elle est ainsi réduite à son anatomie, ce qui évite de chercher ce qui la dérange ainsi et quelle réponse apporter à ce cri. Vingt ou trente ans plus tard, si elle crie de nouveau, elle se fera peut-être traiter d’hystérique, ce qui permettra de faire passer sa plainte pour secondaire ou inentendable.

Mais passons. Ce qui était un simple vecteur de communication devient, par la magie noire des mots, un trait de caractère négatif qui marque la relation précoce. Crier pourrait alors relever d’une intention d’en faire voir de toutes les couleurs à ses parents. Et, de fait, durant le post-partum, l’enfant garde la trace des confettis et les relations ne sont pas toujours simples, comme en témoigne la mère.

 Alors pourquoi parler de cela ?

Dans mon métier de psychologue « spécialisée » dans les liens précoces mère-bébé, j’entends très souvent le récit de ces paroles confettis qui, au fil du temps, prennent le poids d’une enclume. Telle sage-femme houspille une mère parce qu’elle s’installe mal pour allaiter. « Si vous vous y prenez comme ça, il n’est pas près de prendre du poids… » Telle puéricultrice, devant un bébé qui s’endort sur le biberon, se permet un « Il faut le stimuler, il est un peu paresseux. » Paresseux ? À deux jours de vie ? Ciel !

À peine sorti de la chambre, le soignant aura oublié ce qu’il a dit. Des paroles automatiques, défensives, qui parlent de lui plus que de la situation. Des mots creux lancés à la volée quand il serait urgent de se taire, d’écouter, de tendre la parole à l’autre. Ou d’offrir un nid de silence attentif.

Oublié ? Pas pour la mère qui tête chaque parole comme une goutte de colostrum. C’est autour de ces mots qui plongent dans les failles grandes ouvertes de sa maternité qu’elle va se construire comme mère. Paresseux ? Il ne l’est pas, mais pourrait bien le devenir aux yeux de ses parents car, l’inconscient se mettant de la partie, c’est par ce filtre qu’il risque d’être continuellement interprété. Et, peut-être que, toute son enfance, il devra se battre avec cet attribut malencontreux.

Nous avons tous, professionnels de santé engagés en périnatalité, un devoir de délicatesse et de réserve dans nos paroles. C’est essentiel.

Après une naissance et malgré leur épuisement, les mères sont en hypervigilance. On le serait à moins. Ce qu’elles viennent de traverser, physiquement et mentalement, le poids soudain des responsabilités que ce nourrisson si fragile et si énigmatique suscite, le bouleversement émotionnel débuté pendant la grossesse, etc. font qu’elles sont attentives à chaque parole qui peut prendre des proportions inquiétantes. Parce qu’on leur suppose un savoir sur le bébé et sur la manière de devenir parents, ce que disent les professionnels frappe et s’inscrit durablement dans la psyché. Là où l’on parle sans y penser, les jeunes parents entendent plus ou moins des mises en garde, des prophéties, des recommandations. Leur regard sur l’enfant ou sur eux-mêmes est modelé par nos paroles. Des malentendus surviennent et perdurent jusqu’à ce que la petite phrase malheureuse soit mise au jour et désamorcée.

Extrait de Maternité (Albin Michel, 2018) :

La dépression du post-partum a poussé Clara chez une psy qui l’écoute…

« Tu lui racontes tes problèmes et elle écoute les mots que tu emploies. N’est-ce pas agaçant ? Ces mots, elle t’aide à les extraire. Tu découvres qu’ils sont secrètement reliés à d’autres mots et à des souvenirs. Il suffit de tirer sur le fil… Ta parole est un champ de mine, un condensé de croyances, de malentendus, de paroles vénéneuses ou maladroites, de certitudes vacillantes. Il s’agit de décontaminer la langue qui te sert à dire et à penser. »

La psyché d’une jeune mère, pardonnez-moi l’analogie, c’est comme un trottoir dont on vient de refaire le revêtement. Quoi qu’il s’y pose, feuille morte, pattes de merle ou godillot de chantier, ça laisse des traces, et pour longtemps. Avons-nous envie que nos bavardages insouciants s’inscrivent durablement dans le paysage de ce couple, de cet enfant ?

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