Cordes sensibles de Benoît Camus -Interview

Benoît Camus a déjà quelques ouvrages à son actif et la publication de son nouveau recueil de nouvelles aux éditions Zonaires est une excellente nouvelle ! Cordes sensibles vient de paraître et pour en savoir plus sur son auteur, je lui ai posé quelques questions…

Benoît Camus, bonjour et merci de vous prêter à cette petite interview. Pour commencer, qu’est-ce qui vous a conduit à l’écriture ?

J’ai l’impression d’avoir toujours écrit. Il ne me semble donc pas qu’il y ait eu un quelconque déclic. C’est comme un état naturel.

Le cinéma a néanmoins joué un rôle important dans ce lien tissé avec l’écriture. Très jeune, dès huit ans, je remplissais des cahiers à propos des films que je voyais ; les articles, d’abord descriptifs, sont devenus, en grandissant, critiques. J’analysais, j’exprimais mon ressenti. C’étaient mes Cahiers du Cinéma à moi. Je voulais être cinéaste. Peu à peu, je me suis mis à écrire des histoires. J’en transcrivais certaines sous forme scénaristique, jusqu’à gagner un concours de scénario de court métrage. Le film a été réalisé. L’expérience a été formatrice et très frustrante à la fois. Je me suis aperçu que le cinéma n’était pas pour moi (une question de caractère), qu’il y avait loin de l’œuvre rêvée au résultat. Et que le plaisir que j’éprouvais (ce sentiment jubilatoire que la création procure) était tout dans l’écriture. Il s’avérait évident que ma place et mon lieu de tous les possibles se trouvaient là. Pas besoin de gros moyens : juste un stylo (ou un clavier) et les mots. On est seul maître à bord et le seul responsable de ses ratages.

Pourquoi la nouvelle ?

Je ne privilégie pas la nouvelle. Mais il semble que son format me convienne. Ce n’était pas évident au départ, car j’aime bien la digression, qui n’est pas recommandée (et qui procure pourtant de belles surprises par les orientations et les détours qu’elle suscite)… L’exercice est exigeant. Efficacité, simplicité, tension. J’apprécie l’instantanéité qu’il favorise, son côté droit à l’essentiel et sur le vif.
La nouvelle, surtout, offre un vaste champ de liberté et permet en un recueil de multiplier les voix et les points de vue, de frayer partout et dans tous les cœurs. Elle permet d’assouvir le fantasme mégalomane d’une œuvre-monde.

Quelles sont vos influences ?

Elles sont multiples et éclectiques. Beaucoup de cinéphiles, comme de littéraires. Cela va de Gilliam et Chaplin à Volodine et Pennac, de Kafka et Cervantès à Vigo et Blier en passant par Lynch, Proust, Conrad, Leone ou Dick. La question est difficile car elle est limitative. Je crois que je pourrais citer d’innombrables œuvres ou artistes. Je crois que tout est influence. Et que les plus importantes sont celles dont on n’a pas conscience.

Qu’est-ce qui déclenche votre écriture aujourd’hui ?

Tout et n’importe quoi. Par bonheur, je n’ai pas besoin de forcer ma nature. Un mot, un article, une rencontre, une conversation suffisent à me mettre en branle. Je n’ai parfois qu’à m’installer à ma table de travail et à laisser venir. Il arrive que cela prenne un peu de temps, mais ça vient toujours. L’indignation peut aussi être un moteur et dieu sait si les raisons de s’indigner ne manquent pas. Je m’en méfie néanmoins car ce sentiment empêche la nuance et noie la complexité. Elle fournit une bonne impulsion, requiert cependant un traitement plus approfondi des textes qu’elle génère et oblige à maintes réécritures.

Comment est né ce nouveau recueil ?

J’ai écrit les premiers textes (dont des versions sont parues en collectif ou en revue (Harfang, Rue St-Ambroise, L’Ampoule)), il y a quelques années. Je me suis aperçu que le thème de la musique, en tant que vecteur de résilience, et représenté par cet instrument populaire qu’est la guitare, revenait souvent. Un leitmotiv que je me suis mis à travailler de façon plus consciente, en explorant et en développant, notamment, son caractère universel.

Quelle nouvelle vous semble emblématique de ce recueil et pourquoi ?

Difficile à dire. Peut-être Le griot s’est volatilisé, car la nouvelle reflète bien le propos du recueil, en soulignant la force libératoire de la musique et la capacité de l’art à transcender le réel, à le déborder. On ne peut totalement réduire l’humanité, on ne peut annihiler l’imaginaire.

Des projets en écriture ?

Comme j’écris plus que je ne publie, j’en ai un certain nombre sous le coude à des degrés divers d’avancement. Romans ou recueils. L’un d’eux pourrait bientôt se concrétiser ; du moins, je l’espère.

Enfin, faites-nous « entendre » la mélodie de votre écriture.

Voici quelques lignes du texte Le griot s’est volatilisé, puisque je l’ai évoqué plus haut :


Et le djéli se met à chanter. La mélopée se répand dans l’habitation, comble le vide provoqué par la perte de la kora dans le cœur de Balla. Wâ ranime le sang du peuple et évoque la mort de Soundiata Keita, le plus grand conquérant que la terre ait porté, fondateur de l’empire du Mali et sage des sages qui offrit aux hommes la Charte du Manden. Il raconte comment en nageant dans les eaux du Sankarani, le héros qui fut l’enfant buffle, le lion du Manding, se transforma en hippopotame et devint ce pays dont il avait été le maître et auquel, en mourant, il donnait le nom. « Voilà, Balla, de quelle façon disparut le roi des rois. Entends-tu ? » Balla entend. Il écoute, fasciné, envoûté par les boucles répétitives du vieux griot et ne s’aperçoit pas qu’à l’extérieur de l’habitation, le quartier s’agite.

En complément et au cas où l’on voudrait en savoir davantage, je me permets de vous indiquer le lien vers la page du livre sur le site de Zonaires : https://www.zonaires.com/?p=3244
ainsi que le lien vers mon blog d’auteur : http://benoitcamus.eklablog.com/

Merci Benoît Camus ! Je souhaite longue vie à ce livre qui est disponible en quelques clics sur le site de l’éditeur, malgré la fermeture qu’on espère provisoire des librairies.

Interview de Chirine Sheybani, romancière

Chirine Sheybani le 9 novembre 2019 à Thonon-les-Bains, France

Le 9 novembre 2019, Chirine Sheybani a remporté, côté Suisse, le prix Lettres frontière avec son délicieux roman Nafasam. Elle a accepté de répondre à quelques questions…

Tout d’abord, Chirine Sheybani, pourriez-vous nous éclairer sur ce titre ? À quoi fait-il allusion ?

Nafasam signifie « Mon souffle de vie ». C’est un mot d’amour que l’on dit à quelqu’un qu’on aime. Ce mot d’amour me plaisait beaucoup pour mon roman, car Sepideh et Augustin auraient très bien pu se le dire. Et puis, j’aime aussi beaucoup l’idée « littérale » de souffle de vie.

Racontez-nous, s’il vous plaît, la genèse de Nafasam. Qu’est-ce qui a présidé à cette écriture ?

Nafasam est la première longue histoire que j’ai écrite. Jusque là, je me racontais de longues histoires dans ma tête. Jamais je n’avais eu le courage, mais aussi la prétention, d’en écrire une. Et puis, pour cette histoire, l’envie a vraiment été trop forte.

Sa genèse, c’est d’abord un questionnement sur le concept de l’identité et du secret. Et ensuite, c’est aussi une longue réflexion sur la façon dont on vit la maladie, dont on l’accepte…ou pas.

Ces deux thèmes occupaient mon esprit depuis très longtemps. La question de l’identité est probablement en moi depuis toujours, depuis que j’ai compris que je m’appelais Chirine Sheybani, que mon père me répétait sans cesse que « j’étais suisse » et qu’à l’école on n’arrêtait pas de me dire que j’étais la fille d’un marchand de tapis. Les questions que mon héroïne se posent, je me les suis aussi posée. J’ai donc eu énormément de plaisir à mettre des mots sur ces émotions.

Quant à la maladie, un couple très proche de moi – celui à qui je dédie mon roman, à la fin de mon récit – a vécu cette difficile épreuve et je me suis beaucoup posé de questions. Que ressentent-ils ? Comment vivre « ça » ? Comment accepter cette injustice ?

Ce que j’aime dans l’écriture, c’est me mettre à la place de mes héroïnes et héros. C’est mon immense plaisir de réfléchir à leurs émotions, à ce qu’ils voient, sentent, touchent ; à ce qu’ils pensent, à ce qu’ils décident de faire.

Qu’est-ce qui vous a guidée dans cette narration ?

Ce qui m’a guidé dans cette narration, c’est l’envie de raconter une histoire, le plaisir de trouver les mots justes. De les assembler, de les relire à haute voix et de sentir l’émotion.

Nafasam est un roman construit sur plusieurs plans, plusieurs temporalités…

Oui, il débute – avec le prologue – avec mon héros, assis sur son tapis et qui pense. La suite de mon histoire peut être tout le déroulement de son souvenir, dans le désordre chronologique, alors, évidemment.

Nafasam est présenté comme un « premier roman ». Pourtant, ce qu’on découvre en s’y plongeant donne à penser que vous n’avez rien d’une débutante.  Quel chemin vous a conduit à cette écriture maîtrisée ?

J’écris dans ma tête depuis toujours. Le goût des mots, le plaisir de les assembler et primordial pour moi. C’est délicieux. Et puis, je lis aussi énormément et tout le temps. Je lis et je raconte des histoires tout au long de ma journée. J’ai beaucoup de chance.

Je crois que vous avez d’autres livres en préparation. À quoi peut-on s’attendre ?

A une autre histoire, à laquelle je tiens énormément. Elle vient, elle aussi, d’une profonde réflexion autour de thèmes qui me touchent.

Je l’aime cette nouvelle histoire.

Nous aussi, on l’aime déjà… On peut aussi retrouver Chirine dans cette vidéo : Interview télévisée au 12h45 de la RTS avec Julie Evard. (Cliquez sur le lien)

Merci Chirine Sheybani.

Nafasam est publié en Suisse aux éditions Cousu-mouche.

Quand bruissent les bambous – Laurence Marconi

Questions à Laurence Marconi pour qu’elle nous présente son recueil de nouvelles : Quand bruissent les bambous, publié chez Zonaires éditions.

Qu’est-ce qui vous a conduite à l’écriture ?

J’ai toujours aimé les mots. Enfant, j’écrivais des poèmes. Ensuite, j’ai été emportée par le cours de la vie : mon métier, mes enfants. J’ai attendu d’être plus libre pour consacrer du temps à l’écriture. Rien de très original ! Je ressens le besoin et l’envie d’exprimer par écrit les émotions, les sensations simples que l’on éprouve au quotidien et que l’on a tendance à négliger. La somme de tous ces instants compose une petite musique qui rythme la vie. J’aime fouiller, saisir les détails, traduire en mots des impressions.

Pourquoi la  nouvelle ?

Je pense qu’au départ, c’était par facilité, même si écrire une nouvelle n’est pas plus facile qu’écrire un roman ! Au contraire, il faut, en peu de lignes, raconter, émouvoir, donner corps et épaisseur à des personnages… Mais quand on débute, on a souvent peur de se lancer dans le format plus ambitieux que représente le roman. Et puis, j’ai pris goût à l’exercice d’écriture d’une nouvelle car il correspond bien à ce que j’ai envie d’exprimer : des instants de vie, brefs mais intenses.

Quelles sont vos influences ?

Je lis beaucoup : littérature classique, littérature contemporaine, française ou étrangère. L’éventail est large ! Jane Austen et les sœurs Brontë, Joyce Carol Oates, Elena Ferrante, Alessandro Baricco, Silvia Avallone, Paolo Cognetti… Sans oublier, bien sûr, les auteurs français : Maupassant, Daniel Pennac, Tonino Benacquista, Le Clézio, Michel Déon, Laurent Gaude… Je crois que je me nourris de toutes ces lectures. Mais ce que j’apprécie, au-delà de l’histoire, c’est le style d’un auteur. Dans la lecture, l’écriture prime. C’est elle qui me transporte, quelle que soit l’histoire.

Qu’est-ce qui déclenche votre écriture aujourd’hui ?

 Je suis un peu comme une éponge, j’absorbe ce qui m’entoure. Les bruits, les couleurs, les odeurs. J’aime observer les gens, dans la rue, dans le train, dans un aéroport ou dans un lieu public. Je suis aussi très sensible à la Nature. Je marche beaucoup, et je cours également. Quand l’éponge est saturée de sensations, je la presse et les mots coulent alors sur la page ! Mais il faut aussi un cadre, un thème. Ce qui déclenche mon écriture, ce sont des rencontres, des émotions, des anecdotes, des lieux, des voyages.

Comment est né ce nouveau recueil ?

Il est né d’un voyage : un trek au Laos, en janvier 2016. Nous sommes partis de la ville de Luang Prabang, qui est fascinante, puis nous avons remonté le cours du Mékong, en bateau, jusqu’à une petite ville située au nord du pays, Pak Beng. Et là, nous avons commencé à marcher, dans la montagne, au milieu d’une végétation belle et luxuriante. Nous étions tous les deux, mon mari et moi, accompagnés par un guide qui parlait très bien le français et qui nommait et décrivait tout ce qui nous entourait: les arbres, les plantes, les fleurs, les épices, les montagnes, les ruisseaux… Nous avons beaucoup marché, sur des sentiers de terre rouge qui serpentaient entre les bambous et les bananiers. Et, surtout, nous avons vécu dans les villages des tribus Akha, Hmong ou Khamou. C’était une expérience émouvante et riche. Nous avons dormi dans la pièce de vie commune, au milieu des grands-parents et des enfants, fait des toilettes sommaires dans de petits cours d’eau qui ruisselaient à l’écart des villages, partagé les repas et le quotidien de villageois qui mènent une existence aux antipodes de la nôtre, sans eau courante ni électricité. Quand bruissent les bambous est né de ces rencontres, et d’anecdotes que nous avons vécues ou que notre guide nous a racontées.

Quelle nouvelle vous semble emblématique de ce recueil et pourquoi ?

C’est une question difficile. Dans certaines nouvelles, je me glisse dans la peau d’un villageois : une femme qui rentre du marché, alourdie par le poids de son panier et de ses tourments, le chef d’un village désorienté, qui découvre la ville pour la première fois. Dans d’autres, je mets en scène des Occidentaux, touristes, expatriés ou humanitaires… Je choisirais peut-être celle qui donne son titre au recueil : un homme marche dans la montagne, pour rejoindre son village, et fait une rencontre inattendue qui le pousse à remonter le cours de sa vie. Au moment où tout peut basculer, il s’interroge sur le sens de son existence. Les personnages de mes nouvelles sont tous, en quelque sorte, à la croisée des chemins. En cela, le personnage de la nouvelle Quand bruissent les bambous est emblématique de tout le recueil.

Des projets en écriture ?

Oui ! Je pense déjà à un prochain recueil de nouvelles qui sera très différent de celui-ci mais toujours avec un fil conducteur très solide qui ficèlera le tout ! J’aime que les textes d’un recueil forment une unité. Dans mon livre précédent, L’ombre de la colline, publié par Zonaires éditions en 2017, la fuite inexorable de temps tissait le lien entre les différentes nouvelles : la petite musique des souvenirs qui s’égrènent en chacun de nous, la nostalgie, la vieillesse. Dans le premier, Sur un air de Gershwin, la ville de Londres servait d’écrin et de décor à mes nouvelles. J’ai aussi le projet d’écrire un roman : une autre aventure. J’ai déjà une idée en tête…

Enfin, faites-nous « entendre » la mélodie de votre écriture

J’ai choisi un court extrait de ma nouvelle, La Belle au Pont Dormant, qui ouvre le recueil.

«  La nature avait doté la jeune fille d’un visage et d’une silhouette capables de réconcilier le dernier d’une classe avec la géométrie. L’ovale de son visage trouvait un écho dans l’amande de ses yeux légèrement bridés. Son chapeau pointu était retenu par deux rubans fixés à la base du rotin et noués sous le menton. L’ensemble traçait les contours parfaits de deux triangles se rejoignant pour dessiner un losange au centre duquel le visage de la jeune fille, ourlé d’ombre, diffusait l’éclat pudique d’une lune voilée. Les manches chauve-souris de sa tunique formaient, elles aussi, deux triangles lorsque Miel écartait les bras pour écrire sur la souche de son petit carnet. Quand le vent soufflait, l’étoffe légère se gonflait comme les voiles d’une jonque et l’esprit de Martin lui jouait alors des tours : il l’imaginait bateau, glissant sur le Mékong, ou bien encore cerf-volant, tournoyant au-dessus des eaux bronze du fleuve. Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était la retrouver, au petit matin, installée au bout de la passerelle de bambou qui enjambait la Nam Khan. Elle appartenait à ce décor… ».

Merci Laurence !

Quand bruissent les bambous – Laurence Marconi, Editions Zonaires.

Une infirmière en campagne, un homme-oiseau réfugié sur la branche d’un arbre, le Chef d’un village qui découvre la ville, une jeune fille posée comme un papillon au bout d’une passerelle en bam-bou… Les personnages de ce recueil de nouvelles sont tous à la croisée des chemins. Profondément marquée par un trek au Laos, l’auteure nous conte des histoires inspirées de ses rencontres, de témoignages et d’anecdotes, qui ont pour décor les paysages des montagnes du nord, le Mékong et la ville de Luang Prabang.

La végétation semblait agglomérée comme le riz gluant longuement malaxé…
Ils progressaient toujours encerclés par la végétation : des lianes enchevêtrées, des touffes de bananiers, un sous-bois dense, grouillant de sources enfouies qui chuintaient et ruisselaient sur la terre rouge…
Le ciel était gris et bas, et le ventre du Mékong, lisse et rebondi comme celui d’une baleine…
Luang Prabang s’étirait de chaque côté du Mékong, éblouissante, alanguie. Le bateau glissait le long des maisons aux balcons d’acajou qui ourlaient le fleuve.

Laurence Marconi a enseigné l’anglais dans un collège de Seine-et- Marne pendant de nombreuses années. Elle écrit des nouvelles dont certaines ont été primées à l’occasion de concours. Son premier recueil, Sur un air de Gershwin, a remporté le prix des Beffrois en 2014. Après L’Ombre de la colline, Quand bruissent les bambous est son second recueil publié par Zonaires éditions.

Questions à Fabienne Lacoude de l’association Maman Blues

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QUESTIONS À FABIENNE LACOUDE RÉFÉRENTE LOCALE POUR L’ASSOCIATION MAMAN BLUES SUR LES BOUCHES DU RHÔNE

Françoise Guérin : Fabienne Lacoude, vous êtes référente locale pour l’association Maman Blues sur les Bouches du Rhône et responsable de la newsletter de l’association. Pourquoi avez-vous choisi de vous engager au sein de l’association Maman-Blues ?

 Fabienne Lacoude : A la naissance de ma fille, qui a aujourd’hui deux ans et demi, j’ai été très profondément ébranlée. Ma grossesse et mon accouchement se sont merveilleusement passés, mais au moment de devenir mère, quelque chose ne s’est pas connecté. Très angoissée, j’ai rapidement été dans l’incapacité totale de rester seule avec ma fille. J’ai totalement perdu le sommeil et je me faisais du mal physiquement. Je voulais partir ou qu’on m’enferme. Je ne voulais plus être mère, même si j’aimais profondément mon bébé. Mon état a beaucoup alerté mon entourage et moi même. Je me suis tournée vers ma sage-femme en qui j’avais toute confiance. C’est elle qui m’a orientée vers l’unité parents-bébé de l’hôpital Sainte-Marguerite à Marseille. Mon bébé avait alors à peine trois semaines. J’y ai été prise en charge à temps complet, jour et nuit, du mardi au vendredi pendant plusieurs semaines. Peu à peu, grâce à cet accompagnement bienveillant et grâce au soutien de mes proches, j’ai pu naître mère. Après cette aventure, je suis tombée sur un appel de l’association Maman Blues qui recherchait des volontaires. Pour moi, c’était l’occasion de rendre un peu de l’aide qui m’avait été apportée. C’était aussi l’occasion de parler de ce sujet car les souffrances des mères sont souvent minimisées ou déniées. Je voudrais que toutes les mères sachent qu’elles sont importantes et qu’elles ont le droit de parler de ce qui leur fait mal, de ce qui leur fait peur. Grâce à Maman Blues, elles ont un endroit pour en parler.

FG : Pourriez-vous détailler les objectifs de Maman-Blues ?

FL : Maman Blues est une association non thérapeutique d’échange, d’entraide et d’information autour des difficultés maternelles. Ces difficultés touchent en France 10 à 15% des jeunes mères pour le seul diagnostic de dépression du post-partum, soit au moins 80 000 femmes chaque année. Si on considère l’ensemble des difficultés maternelles, le chiffre atteint sans doute au moins 20%. Nous entendons les difficultés maternelles comme un ensemble de manifestations douloureuses et pathologiques qui peuvent surgir pendant une grossesse, après une naissance ou une adoption. Ces difficultés sont le reflet de blocages dans le processus psychique de maternité. Leurs conséquences peuvent être perceptibles tant chez la mère que chez l’enfant, ainsi que dans la constitution du lien mère-enfant.

L’association est animée par des bénévoles qui sont dans leur immense majorité passées par la difficulté maternelle. Par notre vécu, nous témoignons de ce que la maternité peut avoir de douloureux, de violent, d’ambivalent.

Nos objectifs sont multiples :

Informer les parents : Soutenir, écouter, conseiller et orienter si besoin ces derniers, aller les rencontrer là où ils souffrent, là où se situe leur histoire.

Constituer un relais d’information pour les professionnels de la santé, du secteur social et de la petite enfance sur les problématiques de prévention, de diagnostic précoce, d’accompagnement et de soin de la difficulté maternelle

Faire connaître et reconnaître la difficulté maternelle et ses conséquences dans toute leur dimension et intensité : traumatisme pour la femme, risque de mal naissance psychique de l’enfant, problèmes de couples et problèmes familiaux.

FG : Quels sont les modes d’action de l’association ?

FL : L’association est historiquement fondée sur son forum de discussion. Il offre un espace bienveillant d’échange, de partage d’expérience, d’entraide. Ce forum est animé et modéré par des bénévoles de l’association. Notre page Facebook offre un autre espace d’information et de discussion pour ses 4000 abonné.e.s.

Nous nous organisons également en relais sur le territoire, pour offrir des ressources de proximité aux mères qui en ont besoin. Des référentes œuvrent donc au niveau local avec des propositions variables : organisation de groupes de parole, participation aux réseaux de périnatalité, constitution d’un répertoire de professionnels sensibilisés vers lesquels nous pouvons orienter les mères, assistance et soutien direct aux femmes et à leurs proches par mail ou par téléphone.

Notre mission d’(in)formation nous conduit aussi à intervenir dans des salons, conférences, colloques. Nous nous appuyons sur nos témoignages qui sont de formidables points d’entrée pour libérer la parole, et sur des supports comme notre livre de témoignages, Tremblements de mères (éditions l’Instant Présent) ou le film L’autre Naissance.

Notre site web offre enfin un nombre important de ressources théoriques et bibliographiques sur le sujet des difficultés maternelles.

FG : De par le public qu’elle touche et les témoignages qu’elle recueille, Maman-Blues a certainement beaucoup à apporter aux débats qui concernent la périnatalité. Selon vous, quelles seraient les priorités pour une meilleure prise en compte des difficultés maternelles ?

FL : Il faudrait en parler systématiquement pendant la grossesse et à la maternité car il n y a pas vraiment de facteurs de risque qui permettent de cibler telle ou telle femme. Nous regrettons que la fameuse boîte rose distribuée à 100% des accouchées contienne tant de publicité et si peu de ressources utiles, comme un flyer de Maman Blues, par exemple.

Les difficultés maternelles ne sont pas ou peu évoquées en cours de préparation à la naissance ou dans les livres autour de la grossesse car on ne veut pas « casser le délire » de parents tout à la joie d’avoir un enfant. Je pense que c’est une erreur. En ne parlant pas de l’ambivalence inhérente au fait de devenir parent, en ne disant pas que c’est particulièrement difficile pour 1 femme sur 10, on maintient les parents dans une vision tout sucre tout miel qui n’est jamais conforme à la réalité. Pourquoi parle t-on systématiquement des risques physiques de la grossesse – toxoplasmose, diabète gestationnel… et jamais des risques psychiques ?

Le fait d’en parler ne prévient pas forcément l’apparition du trouble qui est, de toute façon, difficilement prévisible, mais en parler peut permettre aux couples, aux mères, de savoir quoi faire si le mal-être survient.

Par ailleurs, l’isolement des mères est un véritable problème. Entre le congé de paternité qui reste très court, le désert médical au retour à domicile, le manque de soutien matériel et affectif à domicile, les femmes ne sont pas suffisamment soutenues dans une période de vulnérabilité extrême. Les choses évoluent, heureusement, mais il faudrait généraliser certaines pratiques : entretien postnatal précoce, visites à domicile… et communiquer mieux sur les aides, lieux, ressources disponibles pour les jeunes mères : PMI, TISF (techniciennes de l’intervention sociale et familiale), LAEP (lieux d’accueil enfants-parents)…

Enfin, il serait bon de combler des inégalités territoriales tout à fait injustes. La France ne compte qu’une trentaine d’unités mères-bébés très inégalement réparties dans le pays. En milieu rural, dans certaines villes ou dans les territoires d’outre-mer, l’offre de prise en charge est très réduite. La qualité de l’accueil en PMI est également très variable puisque dépendante des moyens alloués par les départements.

FG : Qu’avez-vous envie de dire aux soignants qui se forment aujourd’hui pour travailler en périnatalité ?

 FL : J’aimerais leur dire trois choses : écoutez les mères, sortez de la technicité, travaillez ensemble.

On renvoie perpétuellement les femmes au « baby blues », aux hormones, à la météo ou au cycle de la lune pour expliquer leur tristesse, leur anxiété, leur fatigue, leur colère. On balaye d’un revers de main leur ressenti avec des petites phrases qui peuvent être dévastatrices. Il faut écouter vraiment ce que les femmes ont à dire et cesser de minimiser. Ne pas minimiser, ne pas dramatiser, c’est toute la complexité de la posture que les professionnels doivent trouver.

Aujourd’hui la grossesse, l’accouchement, la puériculture sont très médicalisés, ce qui tend à faire oublier les aspects psychiques de la naissance et de la maternité. Chaque grossesse, même physiologiquement normale, est suivie de très près. Pourquoi alors les mères se sentent-elles aussi seules et démunies ? Pourquoi vivent-elles mal leurs accouchements, leurs séjours en maternité ? La technique doit s’éclipser un peu pour redonner un part plus importante à l’humain. En somme, les professionnels doivent « faire » moins et « être » plus. Le psychisme des nourrissons est très peu pris en compte lui aussi. Dans le suivi médical des tout-petits, on cherche aujourd’hui des causes somatiques à tous les troubles sans même s’interroger sur la qualité des liens entre bébé et parents. Les pédiatres doivent être particulièrement vigilants. Ils sont en première ligne pour repérer les difficultés maternelles et les problématiques de lien.

Dans l’ensemble, il faut que les professionnels travaillent ensemble. Les réseaux de périnatalité se développent et c’est tant mieux. Il n y a pas les bébés d’un côté et les mères de l’autre. Il n y a pas d’un côté le corps, d’un autre côté le psychisme et encore à côté le social. Toutes ces dimensions sont interconnectées, c’est pourquoi les professionnels doivent travailler ensemble pour accompagner au mieux les mères. Dans d’autres pays, la Grande-Bretagne, par exemple, les associations d’usagers comme Maman Blues sont beaucoup plus intégrées dans les réseaux de soin. Elles offrent la possibilité aux professionnels d’avoir un retour d’expérience sur le vécu des patients et d’ajuster leurs pratiques. C’est aussi un axe à développer en France.

Merci Fabienne Lacoude, pour la richesse et la précision de vos propos.

Forum Maman-Blues : https://www.maman-blues.fr/forum/

(1) – Logo de l’association Maman Blues

Page blanche à Alain Emery

C’est l’écrivaine Désirée Boillot qui nous présente le nouveau livre d’Alain Émery.

Un homme sur le point de mourir rend compte de son passé. Sans doute cherche-t-il, durant son adresse au lecteur, à soulager sa conscience. Ce narrateur, c’est Silex, retiré du monde, travaillé, peut-être par le remords, voire par la honte.

Le narrateur serait demeuré dans sa retraite s’il n’était tombé sur un cadavre, durant une marche solitaire dans la forêt. Ce cadavre, c’est ce qui ramène Silex, bien malgré lui, au monde des vivants et à son passé. Il remonte ainsi le cours de sa vie pour découvrir la vérité sur un meurtre commis par des malfrats, qu’il connaît, et qui ont dévalisé une banque.

Cette remontée dans le temps est l’occasion de révéler au lecteur une galerie de personnages humains, trop humains. L’adjudant Maillol, Rachel, l’épouse du collabo Etienne Sauve, Jonas, leur fils et tueur, et puis Casagrande, le contrebandier, personnage clé avec lequel le narrateur est très lié… C’est à Casagrande que le narrateur doit le surnom de Silex.

Au fond, qui est-il, ce narrateur au profil de justicier ? Le récit nous emmène sur plusieurs pistes où la vérité est à chaque fois remise en question.

Ce récit m’a rappelé le film Le vieux fusil par son thème : la vengeance, et par sa construction en flashbacks successifs. Ce sont ces flashbacks qui permettent au lecteur de découvrir les raisons pour lesquelles le narrateur a fait le choix de vivre dans le silence, loin des hommes, reclus dans un pavillon de chasse. Choix difficile, imposant l’isolement, la retraite, la solitude qui étouffe et rend fou. Cet homme-là, qui fit ce choix, fut l’un de ces purs et durs qui allèrent autrefois au bout de leur logique pour que justice fût rendue, tel le personnage du médecin incarné par Philippe Noiret dans le film de Robert Enrico : écœuré par l’abomination des hommes, il décide de se rendre justice jusqu’à en perdre la raison.

Au fil de ma lecture, j’ai retrouvé, dans le personnage de Silex, un écœurement assez similaire à celui du médecin du film, à la suite de la visite de l’adjudant Maillol : « (…) j’ai senti en moi une vague avariée, nauséabonde et lourde, comme la preuve d’une colère intarissable… » C’est à l’issue de cette visite que le narrateur reprend son fusil de chasse et qu’il se met en marche.

Ajoutons que l’histoire se déroule avant et après la guerre de 39-45 qui divisa les hommes en deux camps. Les parents du narrateur étaient pétainistes ; Silex se construira à l’opposé. Sa résistance à toute forme de compromission le poussera à commettre des crimes dont il devra rendre compte à la fin de sa vie.

J’ai retrouvé dans ce roman le style inspiré d’Alain Emery, à la fois violent et lyrique, qui contient de nombreuses métaphores poétiques pour décrire la nature dans tous ses tourments et sa beauté sauvage.

Désirée Boillot 

Cliquez pour commander Silex

A présent, je vous invite à lire le texte qu’Alain Emery nous a confié.

 

Autoportrait à la torche

Face à mon reflet, je suis comparable au peintre devant la toile blanche. J’hésite. Entre le rouge ardent des bateleurs et le bleu de Prusse qui sied aux océans comme aux mélancolies.

J’espère bien quelques nuances : pouvoir, au noir charnu de mes colères, opposer la couleur chaude d’un cœur ouvert aux quatre vents ; livrer mes camaïeux, m’offrir un clair-obscur. Mais je ne suis sûr de rien. Au fond, je ne sais de moi que deux ou trois petites choses.

D’abord, que j’écris chaque jour, quoi qu’il advienne, comme du fond de cette cabane de jardinier où je me cachais, étant gosse. Entre les planches disjointes, les bruits du monde dont j’avais réussi à m’extraire me parvenaient alors atténués, cotonneux, comme à l’aube d’un jour de neige. C’est en partie après ce feutre que je cours désormais.

Ensuite, et quoi qu’on dise de mon écriture (qu’elle se montre sensuelle, poétique, baroque ; selon les jours, baume ou poison violent. On dit ce qu’on veut) que je m’en sers comme d’une torche. Je traverse les nuits inquiètes. Je fouille en nos ténèbres. Sous les ombres, au fond des failles, je cherche l’homme. Celui que je suis. Celui que nous sommes.

Enfin, que le cône de lumière qui tombe de ma lampe de bureau marque la frontière d’un territoire plus vaste qu’il n’y parait. Il est de la taille d’un monde. J’en suis l’heureux souverain. Parce qu’avec trois fois rien – un peu d’encre, des carnets à petits carreaux, autant d’amour que de patience – je bâtis des châteaux de cartes qu’il me plaît de voir tenir debout ; des bastilles au cœur desquelles, comme on abrite du vent une flamme entre ses mains, je crée de toutes pièces, sans trop savoir comment, de petites histoires, de petites émotions, dans l’espoir insensé qu’elles iront, au-delà du temps et de l’espace, vers l’autre, que je ne connais pas et qui m’attend peut-être.

Alain Emery

 

Alain Emery, né à Saint-Brieuc en 1965, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (recueils de nouvelles, polars, biographies, chroniques et livres d’art). Il a publié en revue (Matricule des Anges, Brèves, Harfang…), participé à de nombreuses  anthologies et signé des fictions pour Radio France. Il anime aussi des rencontres en bibliothèque autour de Giono, Faulkner, Cendrars… Son roman Passage des mélancolies, paru aux éditions de la Gidouille, a reçu le Prix des lecteurs de la librairie Le Grenier.

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Page Blanche à Frédéric Gaillard

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Présentation par Désirée Boillot

à propos de la nouvelle « Le petit oiseau va sortir » de Frédéric Gaillard

publiée chez Zonaires éditions dans la collection Lapidaires

 Couv oiseau rectoQuoi de plus trivial, pour commencer, qu’un poulet déjà bien avancé mais qu’on ne se décide pas à jeter, parce que le réfrigérateur n’offre rien d’autre à se mettre sous la dent ? Dès la septième ligne, le lecteur pressent que le poulet du narrateur relève d’une espèce un peu particulière, et il s’en réjouit d’avance, tout frémissant de peur au fond de son fauteuil. Quoi de plus délicieux que d’avoir peur avec un bon livre entre les mains ?

Frédéric Gaillard accommode son histoire à la sauce « barbecue hot », afin que notre épiderme, entraîné dans un crescendo très subtilement dosé, mêlant la cruauté la plus noire au fantastique le plus osé, en frissonne encore longtemps, une fois le livre refermé.

Ce qui est merveilleux avec la littérature comme avec le cinéma, c’est que les organismes peuvent subir de très surprenantes transformations génétiques, et que les images qui perdurent ensuite à l’esprit nourrissent notre imaginaire, et élargissent notre horizon. Car oui, tout peut arriver, même le pire… Surtout le pire !

Merci, Frédéric Gaillard, pour cette excellente lecture.

Découvrez une facette de Frédéric Gaillard avec cette nouvelle :

De bons produits

– Et si je leur faisais un rôti ?

Le marché, installé sur la place pour la matinée, offrait ses couleurs chatoyantes au regard des promeneurs, et un joyeux brouhaha s’élevait dans ses allées entre les commerçants et les clients venus faire leurs courses. Plus tôt dans la matinée, les restaurateurs du quartier avaient fait main basse sur les meilleurs produits pour alimenter leur carte mais les étals étaient encore bien achalandés. J’arpentais les allées, me parlant à moi-même, et j’avais déjà changé deux fois d’avis en dix minutes au sujet de la composition du menu.

Cela faisait seulement un an que j’avais décroché ce job et mon patron venait de me nommer directeur adjoint. Pour le remercier, je l’avais donc invité à déjeuner ce samedi midi avec sa charmante épouse à la plastique irréprochable. Les enfants étaient chez leur tante en province et pour être complètement tranquille, j’avais envoyé ma femme faire les boutiques avec ma carte bleue. Pour l’occasion, il lui fallait une nouvelle robe et une coiffure décente, ce qui me laissait la matinée pour faire les courses et préparer le repas.

Devant la vitrine du boucher, j’optai finalement pour un beau morceau de bakélite d’un kilo qui conviendrait parfaitement pour mon rôti.

– Piquez-le de pointes de PVC avant de le mettre au four, me conseilla le boucher. Ça rehausse le goût. À mi-cuisson, arrosez-le d’un filet d’huile d’optane. Un régal en bouche…

Je passai ensuite chez le primeur. En entrée, j’allais leur préparer une bonne salade. Les sacs plastique, d’un vert appétissant, luisaient sous le soleil de cette belle matinée de printemps. J’en pris une liasse.

– Ils sont frais, vos sacs ?

– Ben ça, ils sortent de l’usine, mon gars. Rien que des bons produits…

– Et ça, lui demandai-je en montrant du doigt un tas de bouchons rouges. Vu le prix, ils ne viennent pas d’Espagne, je suppose…

Contrairement aux grandes surfaces, les commerçants du marché privilégiaient l’économie locale en se fournissant chez les plasticulteurs de la région, plus onéreux mais aux produits de meilleure qualité. L’homme haussa les sourcils, amusé.

– Ça vient de chez nous. C’est mon fils qui les thermoforme. Forcément, c’est un peu plus cher, mais vous ne le regretterez pas.

– Vous m’en mettrez un kilo, c’est pour faire ma soupe pour la semaine. Et 500 grammes de ces bleus, là. C’est du polystyrène?

– Du polyuréthane.

– Alors mettez-m’en seulement 100 grammes. Il m’en reste de la semaine dernière.

Je m’arrêtai ensuite devant la camionnette du père Mathieu, qui me vendit quelques darnes de nylon.

J’achetai encore les quelques ingrédients dont j’avais besoin pour achever mon repas, puis je passai chez le caviste.

– Vous me mettrez 2 bouteilles d’Exxon, et un litre d’Erika. J’ai des invités raffinés à déjeuner.

– Désolé, monsieur, je n’ai plus d’Erika. Je serai livré lundi. Mais je peux vous proposer une cuvée Prestige 2002, si vous le souhaitez. il m’en reste encore quelques litres.

– D’accord, j’en prends aussi une bouteille, alors… ça s’accommode avec le rôti ?

– Avec tout, monsieur, avec tout…

Je récapitulai mentalement mon menu.

Pour l’apéro, chips de polypropylène et pétrole brut (du 12 ans d’âge, quand même, dont il me restait un bidon à la cave). En entrée, des verrines de darnes de nylon sur un lit de feuilles de téflon. Mon patron m’avait confié que son épouse préférait le téflon au silicone et je ne voulais surtout pas commettre d’impair. Ensuite, un rôti de bakélite au polystyrène avec sa sauce au plexiglas. Il me restait quelques boîtes de polystyrène au placard, mon patron ne verrait pas la différence avec du frais. Du moins je l’espérais.

Enfin, le dessert : formica au four accompagné d’un sorbet de polyuréthane, saupoudré de copeaux de caoutchouc.

Je quittai la place, satisfait, en jetant un regard amusé à la petite pancarte qui indiquait :

Pour votre santé,

mangez au moins 5 monomères et polychlorures par jour

Un coup d’œil à l’horloge de l’église me confirmant que j’étais dans les temps, je m’autorisai un crochet par le bistrot. Le patron, qui m’avait vu traverser la place, avait déjà mis ma tasse sous le percolateur et me servit mon petit noir habituel.

Mon œil fut aussitôt attiré par la une du quotidien qui traînait sur le comptoir. L’information principale de la veille, en caractères gras, faisait les gros titres du matin.

Scandale sanitaire sans précédent dans la Grande Distribution

 Des traces de poisson, de type thon rouge, ont été retrouvées à dose infime dans des lots de métaux lourds vendus en grande surface dans plusieurs villes du pays. Les aliments incriminés ont aussitôt été rappelés par le fabricant. Une enquête, diligentée par les services sanitaires sous l’égide du Ministère de la Santé, est en cours.

L’article me confortait une fois de plus dans l’idée que j’avais raison de ne faire mes courses que chez les petits producteurs.

J’arrosai copieusement mon désaromatisé de celluloïd en poudre et portai la tasse encore chaude à mes lèvres. Le liquide amer coula dans ma gorge, me procurant une immédiate sensation de bien-être. Le pétrole m’apporta un regain d’énergie. J’avais le temps de rentrer me mettre derrière les fourneaux, et même de prendre ma douche avant le retour de ma femme et l’arrivée de mes invités.

Pourvu que mon boss aime la bakélite.

Copyright ©Frédéric Gaillard 2014 

 

Couv oiseau recto

 

Quatrième de couverture

Le poulet aurait dû rejoindre directement la poubelle mais je me suis dit qu’une bonne cuisson et un badigeon de moutarde suffiraient à en masquer l’odeur. Grave erreur ! Je n’ai jamais été malade à ce point. Je sais désormais à quoi servent les dates de péremption inscrites sur les barquettes.

Heureusement, je connais un bon médecin.

 

Bio de l’auteur

Je suis né et j’ai grandi à Valence, jusqu’à 1m66. J’ai passé mon enfance confortablement installé entre un dictionnaire et un plateau de scrabble. Je me suis pris aux mots. Après avoir été tour à tour objecteur de conscience, vendeur de moquette, pététier, animateur, confiturier artisanal et éduquatreur (moins le quart), j’exècre actuellement la profession de meilleur de nuit dans un foyer de cent zarbis.Fred Gaillard nb2

Ecriturier à mes heurts perdus, j’aime l’humour noir et sans sucre. Amateur de fantastique depuis toujours, j’écris des nouvelles depuis une dizaine d’années. Plusieurs ont été publiées dans des fanzines, recueils, revues ou anthologies en France et au Canada. L’une d’entre elles a été traduite pour une revue italienne.

Aux dires de certains sycophantes, j’écris sans l’aide de mon cerveau gauche, siège de la raison et de la pensée analytique.

Comme j’ai l’imaginaire qui me démange, je me gratte jusqu’au sang.

Depuis plusieurs années, des dizaines d’histoires suintent des fissures de mon crâne ébréché.

Des soixante que j’ai pu rattraper, j’ai fixé la quintessence sur des feuilles de papier.
Le reste s’est envolé, pris par le vent mauvais.

Lentement mais sûrement, mes créations s’animent, golems d’encre et de papyrus.

Elles commencent à mener leur vie propre, et n’ont qu’un but : venir s’immiscer, s’insinuer dans vos esprits avides d’histoires.
Et y rester.

 

Biblio de l’auteur

2014 :

« Un plateau de fruits amers » dans le recueil de l’ASAC « Edgar s’en va t’en guerre »

« Péché d’argile » dans le recueil collectif « Dans la peau d’un autre », aux éditions Racine et Icare

« Le diable et la diva » dans le fanzine canadien Nocturne – les charmes de l’effroi n°3

« Cinquante nuances de noir – pt.1″ dans le fanzine Moshi moshi n°007

« Dans les cheveux de la sorcière » dans l’anthologie « Femme, femme, femme… histoires » aux éditions oléronaises

« Incidences » dans la revue Les cahiers d’Estieugues

« Oceano Tox » dans le recueil « Brumes et reflets » aux éditions Edilivre

« Un sang d’encre » dans Lanfeust mag n°177 (juillet-août)

« Cinquante nuances de noir – pt.2″ dans le fanzine Moshi Moshi n°8

« L’effet papillon » dans l’anthologie « Dimension écologies étrangères » – Éditions Rivière Blanche

« Oceano Tox » dans l’anthologie « Histoires de bêtes, bêtes d’histoires » aux éditions oléronaises

2013

« Forêveur » dans l’anthologie Lettrae Vox n°1, édité par La Plume de l’Argilète

« Mimétisme » dans « Géante Rouge » n°21

«La faim du monde», dans le recueil « Rendez-vous après la fin du monde», ed. Zonaires

« Six gouttes de ciguë » dans la gazette « Moshi Moshi » n°5

« Peccato di argilla » (Péché d’argile) dans le périodique italien « Il Filo »

« Bella donna » dans la revue « L’encrier renversé » n°68

« Le 7e continent » sur le blog de l’OSL (Ocean Scientific Logistic)

2012

« De bons produits » interprétée sur scène par la Compagnie tous Azimuts (Roubaix) –  (DVD)

« Forêveur » dans le fanzine « Les hésitations d’une mouche » n°63

« Dans les cheveux de la sorcière » dans le recueil “L’Antre des Sorciers”,  éd. Rivière Blanche

2011

« Here I stand and face the rain » dans le fanzine canadien Nocturne – les charmes de l’effroi n°2

« Loup, y es-tu ? » dans le recueil « Amour Bleu Circulaire » aux éd. Nouvelles Paroles

« Le reflet du désir » dans le recueil « Mortel Delirium » – éditions Bigbang

« Un sang d’encre » dans le fanzine canadien Nocturne – les charmes de l’effroi n°1

2010

« Le sourire du Croquemitaine » dans le recueil « Ils furent heureux«   – Editions du Bord du Lot

2008

« Le sens de la vie », dans le recueil  » Renaissance » – éditions Joseph Ouaknine

« Des souris dans le fromage » – éditions Eons – Lunatique n°77

« Secticide » dans un numéro spécial zombies d’Horrifique, fanzine canadien

« Le reflet du désir », dans le fanzine « Les serviteurs d’Apollon », Strasbourg

2005

« Que d’eau » dans le fanzine Eclats de rêves n°6

Des infos-liens pour aller plus loin :

Frédéric Gaillard sur www.vieufou.unblog.fr

Le petit oiseau va sortir de Frédéric Gaillard chez Zonaires éditions, 40 pages, 5 euros

Pour commander cette nouvelle, rendez-vous sur http://www.zonaires.com/?p=772

 

Page Blanche à Emmanuelle Cart-Tanneur

Présentation par Laurence Marconi

 Et dans ses veines coulait la sève est le dernier recueil de nouvelles d’Emmanuelle Cart-Tanneur qui a fait ses classes dans le milieu des concours. Elle n’a plus rien à nous prouver, elle s’est déjà fait un nom. Il lui reste à nous étonner, nous divertir, nous emporter, nous émouvoir. Avec Et dans ses veines coulait la sève, c’est mission accomplie. Ces dix-sept nouvelles prennent leur source dans l’imagination de l’auteure, qui semble être un puits sans fond, se nourrissent de sa sensibilité, de son écriture soignée, précise et efficace, glissent parfois vers l’irréel (elles frôlent alors les rives du fantastique) mais finissent toujours par rejoindre le cours tumultueux de la vie, de la normalité pour se jeter dans un univers où le meilleur côtoie le pire. Dans ce monde qui est le nôtre, on n’hésite pas à se servir d’une fillette comme d’un bouclier, à réduire au silence celle qui ose chanter sa liberté, à enfouir des secrets au fond d’une fosse à purin, à coudre des étoiles jaunes sur le revers des vestes … Et puis, il y a les blessures de l’enfance, celles qui jamais ne cicatrisent, et avec lesquelles nous devons grandir et apprendre à vivre, sans jamais oublier. L’humiliation du mauvais élève, le manque d’amour, la trahison, la mort du père. Dans les veines des personnages créés par Emmanuelle, coule la sève du passé.

Alors, pour fuir les souvenirs, l’horreur de la guerre, de la vieillesse, de la maladie, de la solitude, Emmanuelle Cart-Tanneur nous prend par la main et nous emmène sur l’autre rive, « il suffit de passer le pont ». Là, une petite fille retrouve son grand-père, un lecteur rencontre en chair et en os les auteurs qu’ils aiment lire, un homme s’approprie, à sa manière, les tableaux des grands maîtres, un autre amateur d’art chérit, au milieu d’une collection de tableaux, une toile vide, un solitaire se constitue une « bocothèque » d’une valeur inestimable, un naufragé de l’amour s’invente une femme tempête…

Dix-sept nouvelles que le lecteur traverse à la nage, en voiture, en train, à bicyclette, comme un « écouteur », un « Voleur » ou un « funambule »…

«  et de l’autre côté, les attend le soleil. »

Laurence Marconi

 Découvrez l’écriture d’Emmanuelle Cart-Tanneur avec cette nouvelle :

 La mer à voir.

J’ai laissé le portail ouvert. Qu’importe.

On peut bien venir, maintenant, de toute façon il n’y a plus rien à emporter. Il n’y a jamais eu grand-chose.

On est partis à la fraîche, le dîner terminé, la vaisselle rangée – je n’ai jamais aimé laisser du fourbi derrière moi. On a évité les questions des voisins qui nous auraient vus si on avait filé plus tôt. À cette heure, plus personne n’est dehors. Soupe et JT, tout le monde est chez soi jusqu’au lendemain – surtout que le lendemain, chez nous, il commence tôt.

On a pris la route de Givors, vers le sud. Je n’ai même pas eu de mal à redémarrer la vieille Peugeot. Six ans dans la cour sous une bâche, ça n’arrange pas une machine. Mais la qualité française, quand même, y’a pas : c’est du sérieux. De la belle ouvrage. À peine une hésitation et le moteur s’est remis à ronfler comme s’il avait tourné la veille.

Je n’aurais jamais pensé m’en resservir un jour, de la 304. Même le petit voisin d’à-côté n’avait pas voulu la récupérer quand il a eu son permis – les gosses d’aujourd’hui, trop gâtés, tiens. C’est pas à dix-huit ans qu’on m’aurait offert une voiture.

Si on avait pu en avoir, des gosses, la Francine et moi, sûr qu’ils auraient été bien élevés.

Mais on n’a pas eu le temps de se rendre compte que ça ne venait pas qu’il était déjà trop tard.

Il aurait peut-être fallu qu’on se rencontre plus tôt.

Enfin. Moi, j’étais pas du genre à courir les bals. Et elle, dans son village de nulle part, il ne se trouvait pas grand-monde pour la sortir. On s’est croisés un jour de foire et on a su qu’on avait bien fait d’attendre, elle et moi.

Elle avait des yeux à tomber par terre. Bleus, ou verts, selon le soleil, selon le vent aussi.

Ils sont toujours aussi beaux. Même si son regard s’est éteint.

Elle n’a rien dit quand je l’ai assise dans la voiture avant de gagner ma place au volant ; elle ne dit plus jamais rien. Mais elle n’a pas eu peur. Je crois qu’elle m’a toujours fait confiance. Et encore plus maintenant.

Il ne faut pas hésiter, quoiqu’il en soit. J’ai décidé pour elle. Et pour moi.

Il est temps.

On a de la route à faire. On a la mer à voir.

La mer, ma Francine, elle en parlait souvent. Un vague souvenir de jeunesse, une tante lointaine qui l’avait reçue, enfant, pour quelques jours en Vendée alors que sa mère allait accoucher. Elle n’avait jamais oublié. Des années, elle m’a raconté les pieds nus dans le sable, la peau tannée par l’air et le vent, et la brume salée des vagues qui arrivait jusqu’aux bords de la plage ; elle n’avait pas osé se baigner, pas osé dire qu’elle ne savait pas nager. Mais elle n’avait jamais ressenti une telle fascination pour ce qu’elle découvrait : l’eau tantôt bleue, tantôt grise, calme ou joueuse, accueillante et effrayante à la fois.

Moi, la mer, je ne connais pas. Alors elle ne me manque pas. Mais j’ai envie d’être avec ma Francine quand elle la retrouvera.

Cela doit faire dix ans que je n’ai pas pris l’autoroute. Mais cela ne doit pas avoir changé à ce point. Une Peugeot, ce n’est pas plus dur à manier qu’un tracteur. Ça va juste plus vite. Mais je n’irai pas vite. On a le temps. On a toute la nuit.

J’ai trouvé le chemin. Les panneaux indicateurs m’ont guidé vers la voie rapide qui descend vers Marseille. Après, c’est tout droit. Direction, le sud. La mer. Et l’aube.

Je jette un œil sur Francine : elle ne dort pas. Elle n’a jamais été une couche-tôt. Même aujourd’hui qu’elle ne fait plus rien, le sommeil ne la gagne jamais avant minuit. Le soir, je fatigue avant elle. Alors je la couche, et je lui mets la télé. N’importe quoi, juste histoire d’habiller le silence. Et puis je vais dormir dans le fauteuil de la salle. J’éteins son poste au matin, quand je me lève. Je ne sais jamais si elle aura vu la neige avant de sombrer.

J’aimerais qu’elle me rende mon regard. Parfois je me dis qu’elle m’a oublié, moi aussi. Que si je la laissais, elle ne s’en rendrait même pas compte. Qu’elle mourrait simplement de faim, bien avant de le réaliser. Ces pensées-là, je les ai eues longtemps, surtout au début, quand on nous a dit, pour sa maladie. On n’avait jamais vu un docteur, à la ferme. Ni pour elle ni pour moi. Et voilà que ça l’a prise. Des drôles de manies, des oublis, des égarements. Elle ne savait plus ce qu’elle avait fait, ce que je lui avais dit. Sa force et sa vigueur se sont éteintes, peu à peu. Elle s’est rapprochée de jour en jour plus près de sa chaise, au bout de la table de cuisine, où elle passait de plus en plus de temps, à contempler ses mains, à regarder dans le vide. Puis elle ne l’a plus quittée. Sauf le soir, quand je l’emmène se coucher.

Je m’y suis fait. Il a bien fallu. J’ai lâché pas mal d’affaires. Vendu la moitié des terres et arrêté les marchés. Je n’ai gardé que deux vaches et le cochon, et les chiens. Et les chats, à cause des rats. Elle les détestait, ma Francine. Maintenant ils pourraient bien lui courir entre les jambes, elle ne bougerait même pas.

Ils ne m’ont pas dit combien de temps ça durerait. Pas demandé si je pourrais tenir le coup. Ils m’ont dit bon courage, appelez-nous, hein, si besoin.

Je ne les ai jamais appelés. Pour quoi faire ? Pour qu’ils me l’enlèvent ? Qu’ils lui trouvent une autre chaise, dans un endroit inconnu, où elle passera ses journées à attendre ? On n’en a pas besoin. La sienne, à la cuisine, elle la connaît. Elle y est bien. Et je sais qu’elle sait que je ne suis jamais loin.

Je vaque, je vais, je viens. Quand je lui parle, elle lève les yeux. Et dans son regard je lis encore l’amour de moi. Même si c’est tout au fond, tout là-bas, il est toujours là.

La nuit est profonde maintenant. Personne sur la route, ou presque. Quelques poids-lourds, quelques autos. Quand ils sont deux à bord, le passager est endormi, tête affalée sur le torse ou appuyée à la vitre. Francine ne dort toujours pas. J’allume la radio en sourdine pour m’aider à rester éveillé. Le poste est resté sur Radio-Bleue.

C’est la Java bleue, la Java la plus belle, celle qui ensorcelle…

 Comme elle l’aimait, cette Java, ma Francine ! On en a passé des moments à rire et à danser, juste elle et moi, dans la salle de la ferme au son de la vieille radio de la cuisine… Ces souvenirs, ils ne me rendent pas triste. Je les chéris. Ils sont à nous deux à jamais.

Comme elle au monde il n’y en a pas deux, c’est la Java bleue…

 Je tourne la tête : Francine sourit. Et, tout doucement, balance sa tête de droite et de gauche au rythme de la musique.

Je me dis que je suis heureux.

Les kilomètres défilent. Elle a fini par s’endormir. Je remonte son châle sur ses épaules. Je vais devoir m’arrêter pour faire le plein.

Station glauque, aucun pompiste ne se présente, je comprends que je dois me servir moi-même. Sale monde du chacun pour soi. Heureusement que moi, je suis là pour elle.

Personne à la caisse. Je ne veux pas la laisser seule. Si elle se réveillait sans moi ! Je laisse un chèque en blanc signé. Qu’ils se débrouillent. Francine m’attend.

On est repartis. La 304 avale les kilomètres en douceur. On a passé Valence, puis Montélimar. J’ai consulté mon livre de géographie d’écolier : direction Marseille, jusqu’à  Avignon, puis vers Montpellier. Ensuite, ce sera indiqué. Enfin sûrement.

Il y a si longtemps que je n’ai pas contemplé la nuit. La nuit profonde, celle du plus loin du jour, la nuit du sommeil et de l’absence au monde. Je m’y découvre, et me sens bien. J’aime ce calme et cette paix. La lune, pleine et ronde, m’accompagne. Et éclaire la joue de Francine d’un doux reflet bleuté. Je caresse ses cheveux que j’ai tressés ce matin. Elle ne se réveille pas. Elle est si belle encore.

Je n’ai pas décommandé l’infirmière. Elle viendra demain matin et trouvera porte close. Ce n’est pas dans mes habitudes, mais je n’ai pas pu expliquer. Je ne ferai pas ma chimio jeudi. Ni les autres, après. Je n’en veux plus. Je refuse de rentrer chez moi assommé et incapable. Francine a besoin de moi.

La route de Sète a été facile à trouver. C’est grâce à Brassens que j’ai su qu’il y avait une plage là-bas. On la connaissait par cœur, la chanson, tous les deux. Nous y voilà, ma belle !

Le jour s’annonce au bout du paysage. Le ciel s’éclaircit de lueurs pourpres. Francine ouvre les yeux quand je gare la 304 et coupe le contact. Je l’aide à descendre et l’emmène vers la plage.

Un café tout juste ouvert éclaire le bord de mer de ses lampadaires à l’ancienne. Un serveur dispose tables et chaises, passant rapidement un linge mouillé. Sur la terrasse, quelques transats sont dépliés.

J’ai commandé deux grands cafés au lait.

On s’est assis sur les chaises longues, face à la mer. Il y a un peu de vent et j’ai enroulé les pans de son châle autour du cou de Francine.

Une jeune fille ensommeillée nous apporte deux tasses fumantes. J’insiste pour régler. Puis j’attends qu’elle s’éloigne pour tirer de ma poche la boîte en carton. Deux cuillerées pour chacun, non trois, c’est plus sûr. Je remue la poudre rose qui se dissout. Je goûte. J’ignorais que la mort-aux-rats était sucrée. Tant mieux : elle a toujours aimé son café bien sucré, ma Francine.

On est tous les deux face au soleil qui se lève. Je lui ai mis sa tasse entre les mains, et elle sirote, à petite gorgées. Je bois, moi aussi. Le liquide chaud me fait du bien.

Elle a fini son café. Je termine le mien. Puis je lui prends la main. Elle agrippe mes doigts qu’elle serre à les briser. Je lui devine un sourire, qui vient de très loin. Un sourire qui se révèle avec la nuit qui s’efface.

Le vent s’est calmé. Le soleil se hisse au-dessus de l’horizon, irisant les vagues de reflets dorés.

Il n’y a pas un nuage.

Ce sera sûrement une belle journée.

 Copyright ©Emmanuelle Cart-Tanneur 2012 

 

Quatrième de couverture

« Je suis séduite par l’imagination à la fois déroutante et familière d’Emmanuelle Cart-Tanneur. Les personnages, bien que décalés, font frôler un réel qui parfois nous échapperait. La rigueur narrative de chacun des textes, la fluidité du style, dont aucun à-coup n’entrave l’avancée, précipite le lecteur vers la chute des nouvelles, et vers la sienne, peut-être. Car c’est bien lui qui parfois tombe. Et de haut !

Mais si les textes ne nous secouaient pas, pourquoi les lire ?  » – Catherine Ravelli, Grand Prix 2012 de la nouvelle de l’Académie Française.

 Biobibliographie d’Emmanuelle Cart-Tanneur

 

Je vis à Lyon, où je suis née en 1964. Sans trop savoir comment – pas avec mes notes en math en tous cas -, je suis devenue biologiste, mais depuis toujours, du moins dans mon souvenir, j’ai aimé le monde des livres et de l’écriture : mes deux premières œuvres, La découverte de Loïng et Le repousse-pluie, écrites à l’âge de sept ans, font l’admiration de mes parents, ce qui suffit à me combler de joie et à me confirmer une intuition : c’est chouette d’être lu, et aimé pour ce qu’on écrit. C’est peut-être ce qui me poussera, quelque quarante années plus tard, à me lancer, à la faveur d’une rencontre, dans l’aventure des concours de nouvelles qui, à ma grande joie, m’apportera suffisamment de reconnaissance pour me donner envie de persévérer. L’avènement de l’auto-édition tombe à point nommé pour me permettre de publier mes premiers recueils, avant de parvenir à séduire (non, je ne donne pas mes trucs) quelques « vrais » éditeurs qui se lancent dans le grand bain avec moi (oui je sais, l’écriture mène à tout) : ainsi vient de sortir mon recueil Et dans ses veines coulait la sève, 16 nouvelles noires, ou en couleurs, déjantées, ou dramatiques, parfois les deux (euh, parfois les quatre même) – bref, il faut aller voir, il paraît (mon éditeur dit) que ça vaut le coup. Et moi je crois toujours mon éditeur.

Liens à découvrir

Commander le recueil : http://www.terredauteurs.fr/spip.php?page=lire&id_article=125

Sinon, il y aussi mon vieux blog : http://emma-carpe-diem.bloxode.comqui devrait bientôt être remplacé par un neuf, mais là tout de suite, ça attendra – c’est du boulot le SAV de l’écriture ! Même si j’aime ça..

Emmanuelle Cart-Tanneur. Et dans ses veines coulait la sève – Editions Terre d’auteurs, 2013, 204 pages, 12 euros.

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Page blanche à Dominique Paravel

Place aux Nouvelles est un festival littéraire centré sur la nouvelle qui se déroule, depuis sept ans, le deuxième dimanche de septembre à Lauzerte, superbe bastide moyenâgeuse du Tarn-et-Garonne.

Chaque année cinq recueils de nouvelles sont sélectionnés. Leurs auteurs sont invités au printemps à une rencontre à la librairie la femme renard de Montauban ainsi qu’à la médiathèque de Lauzerte. Un jury, ouvert à toute personne ayant lu les cinq recueils, se réunit le jour de Place aux Nouvelles pour décerner un prix. Le Prix de la nouvelle de la femme renard – Lauzerte 2012 a été décerné à Nouvelles vénitiennes de Dominique Paravel  (Serge Safran, éditeur)

 Dominique Paravel, née à Lyon où elle enseigne aujourd’hui, a vécu une vingtaine d’années à Venise. Dans Nouvelles vénitiennes elle met en scène des personnages qui, à sept moments différents de son histoire, du XIIème siècle à nos jours, vivent des moments singuliers à Venise.

Le jury a particulièrement apprécié cette fascinante promenade dans l’histoire de Venise en compagnie de personnages aussi différents et attachants que, entre autres, Nicolo, futé petit tailleur de pierres qui vient chercher fortune à Venise au XIIème siècle, Maître Lotto, portraitiste mélancolique criblé de dettes, Veronica, la plus désirée des dix mille prostituées vénitiennes… Et comme de plus l’écriture est en parfaite harmonie avec le propos littéraire, le plaisir de lecture est intense.

 Jacques Griffault 

Ex-propriétaire de la librairie Le Scribe, Montauban, devenue Librairie la femme renard depuis août 2011.

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Je suis née à Lyon en 1955. Après des études de lettres, je suis allée vivre à Venise. Sans vraie raison. Il y avait tant de villes dans le monde, mais c’est le labyrinthe que j’ai choisi. Pendant plus de vingt ans Venise a été mon seul horizon. Il y a quatre ans je l’ai enfin quittée, comme on quitte une histoire d’amour, avec la même douleur et le même sentiment honteux de liberté retrouvée. Aujourd’hui je vis à Lyon, j’enseigne le Français langue étrangère et je suis aussi traductrice.

1975 : Poèmes, Les Cahiers de Saint-Germain-des-Prés, Paris

1977 : Poèmes, Le pont de l’Epée, Paris

1993 : Sous la lagune de Venise, en collaboration avec Brigitte Maury et Stepan Zavrel, livre pour enfants publié par l’Ambassade de France à Rome

1997 : Venise, guide, éditions Autrement, Paris

2010 : Venezia, guide, éditions Rizzoli, Milan

2011 : Nouvelles vénitiennes, Serge Safran Editeur, prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres (automne 2011), prix de la nouvelle de la Femme Renard, Lauzerte (septembre 2012)

2012 : Quitter Venise, texte pour la revue Faire-Part, numéro spécial consacré à Marcelin Pleynet

2012 : Fiumi/Fleuves, texte pour l’exposition et le livre d’artiste de Graziella Reggio, Rome

En 2013 paraîtra mon premier roman chez Serge Safran Editeur

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 De chaque côté de la route des tournesols alignés, tête basse, comme une colonie d’enfants punis. Je voudrais enfoncer mes doigts dans la galette noire alvéolée de leur cœur. Mais les champs de tournesols ont déjà été avalés dans l’entonnoir de la vitesse et recrachés derrière moi, pêle-mêle avec toutes les images qui m’ont traversée en même temps que je traverse la France.

Assise à côté du conducteur, mes pensées se réduisent à une succession de brèves parenthèses ne contenant qu’un nom (Quiouméré) (Allevasse) (Auchan), un bout de paysage (pinède) (route en lacets) (tournesols), une silhouette (groupe d’ados à vélo) (veau tétant sa mère jamais plus je ne mangerai de veau), des pictogrammes (biche sautant dans un triangle) (voiture glissant sur une chaussée mouillée), une sensation (grille de jardin entrouverte, fraîcheur des arbres), pubs (cet été préférez les pelles aux râteaux) (à ce prix-là la concurrence va se brosser), numéros (Tours 45 kms), pictogrammes (sapin incliné au-dessus d’une table), sensation (si je devais passer un hiver seule à Redon j’en mourrais), pubs (adoptez un roux pour voir la vie en orange), silhouette (fille hésitant à traverser), numéros (prochaine aire de repos 2000 m), sensation (pont, rivière, où on est ?). Le monde défile, à portée de main et insaisissable, ce bol bleu dans une vitrine de Saumur, vu et disparu, à peine regretté, je sais qu’une fois dans ma main il ne serait plus le même, je sais qu’arrêter un instant le déroulement du film n’assouvit rien, on s’installe à la terrasse ombragée, on pousse la grille du jardin, mais on n’est plus dans l’image et le désir s’enfuit des choses désirées.

Musique.

En alternance Bach et Gainsbourg. Les concertos brandebourgeois de l’un transforment tout (paysages, pubs, silhouettes, sensations) en un documentaire de TF1 dont je me fais intérieurement le commentaire – nous voici au cœur de l’Armorique, l’une de ces belles régions que le monde entier nous envie – la voix du second épaissit la vie, donne une molle envie de faire l’amour, de marcher seul dans une ville pluvieuse. Les deux sont insupportables au bout de 50 kms.

Radio.

Cours de la Bourse en chute libre, avions crashés, enfants enlevés, météo. Il fait beau mais il va pleuvoir. Il pleut mais il va faire beau.

Les autres.

Celui qui conduit à côté de moi, boit de l’eau minérale au goulot, grignote du chocolat, fume, consulte la carte, change les stations de radio. A quoi pense-t-il, aux veaux qui tètent, aux kilomètres, au bol bleu ?

Les deux autres, derrière. Je ne les vois pas, je les entends, un peu.

J’ai soif.

J’en ai marre.

Orléans c’était à droite.

On passe pas par Orléans.

Ils dorment aussi. C’est plus facile de dormir à l’arrière, on se sent moins coupable vis-à-vis de celui qui conduit. Devant on dort à la sauvette, tout raide dans sa peau avec le film qui continue, soldes de Carrefour, variations Gainsberg, château Renaissance, giratoires qui projettent contre la portière et réveillent d’un coup. On se redresse, hérissé, hébété, on fait semblant de rien mais personne n’est dupe.

Et ça continue. Il n’y a pas de fin aux routes. Sauf très rares cas elles en croisent toujours d’autres qui prennent le relais et poussent un peu plus loin le caillou du chemin. C’est la même route qui enserre dans sa résille toute la surface de la terre.

Je n’en peux plus. Je veux descendre. Arrêter le flux. Sectionner le ruban. Je veux retrouver un monde immobile. M’installer dans cet hôtel vieillot au bord de la route, avec son escalier de bois craquant et son papier peint à fleurs. De la fenêtre c’est moi qui regarderai les voitures passer, moi qui serai un bout de paysage, une silhouette, une sensation.

Il reste combien de kilomètres ? Combien de temps ?

J’en ai marre.

Où on est ?

Ciel bleu, chaleur tout à coup. Est-ce parce qu’on vient de changer de département ou parce qu’il fait beau maintenant sur toute la France ? Les tournesols d’il y a deux cents kilomètres ont-ils relevés la tête et se sont-ils tournés vers le soleil ? La route monte, des carapaces de véhicules gravissent la côte devant moi, jouets colorés et déformés par la chaleur. J’ouvre la vitre et je bois l’air la bouche ouverte.

On s’arrête dans un parking écrasé de soleil. Au supermarché les gens du coin font leurs courses, des gens normaux qui savent où se trouvent les choses nécessaires de la vie, le tube de dentifrice, la soupe lyophilisée, les pelles à tarte. Nous, nous errons d’un rayon à l’autre à la recherche vaine d’une bouteille d’eau, vacants, déracinés.

Plus que deux cents kilomètres.

A quelle heure on va arriver ?

L’océan que j’ai laissé derrière moi est devenu tout petit, le temps lui aussi a rétréci, équarri comme une bête morte. Je ne veux plus arriver, je ne veux plus quitter le berceau roulant, rêvant.

Combien de kilomètres ? Une cinquantaine.

Cinquante kilomètres devant. Et si je me retourne ? La route dévidée derrière moi a disparu,  avec ses bifurcations, ramifications, croisements, chemins de traverse, je file tout droit dans un lieu précis, le mien.

Je guette avec anxiété les panneaux, je reconnais les alentours de la ville, j’ai soif et je ne peux plus boire. Brusquement le périf nous aspire, comme des débris dans un siphon d’évier. Dernier coup de frein. Je me retrouve devant ma porte, clefs à la main, un peu décalée, un peu à côté. Un peu manquante.

Dominique Paravel

Nouvelle inédite, août 2012

Hommage à Stéphane Laurent par Jordy Grosborne

Bonjour à toutes et à tous,

Je ne fais que passer sur le blog de Françoise Guérin et aurai malheureusement le rôle d’oiseau de mauvais augure car Stéphane Laurent a cassé sa plume.

Pour pas mal de lectrices – lecteurs – et participantes – participants – de cet espace, ce nom n’évoque rien et le connaître maintenant serait si vain.

Pour d’autres, il évoque sans doute un blog, un sourire à la lecture de ses mots, de son style vif, de ses expressions imagées et de son sens de la dérision.

Un acquiescement lorsqu’on se reconnaissait dans ce qu’il disait, dans ses choix et ses dégouts littéraires. Dans ses plaies au sel de l’actualité, dans ses emportements aux habitudes de certaines gens.

Peut-être un énervement ou un agacement, car Stéphane avait des positions auxquelles il tenait, des avis, un sens critique et on pouvait ne pas être d’accord tout le temps avec lui. Mais au diable, il aimait surtout la discussion et l’échange : La liberté d’expression. Il aimait provoquer aussi par ce rôle d’éternel bougon.

Avant, il avait échangé et parfois croisé le fer avec nombre d’entres-vous sur son forum dédié aux concours de nouvelles, source de bien des renseignements utiles pour les futurs concouristes, alors que les blogs de nouvellistes n’étaient pas encore si nombreux qu’aujourd’hui.

D’autres encore ont peut-être le souvenir d’avoir lu ses nouvelles qui, souvent avant les nôtres, ont fleuries sur les palmarès des concours, ou se sont posées sur les pages de revues dont certaines ont malheureusement disparues ( Nouvelle donne, L’ours Polar, Lignes noires…). C’était alors une période de nouvelles noires, sur fond de blues. Période où il écrivait que les orchidées naissent dans la fange et que le hasard est un sale con. Il avait bien raison.

Certains d’entre vous ont sans doute ronchonnés contre le jury du concours Quand la ville dort quand ils n’étaient pas primés. Mais beaucoup s’y sont frottés car ils savaient qu’on y respectait les auteurs.

Et enfin, certains auteur(e)s de ce blog l’ont rencontré lors de la remise des prix. Je pense à Françoise Guérin qui me permet si gentiment de laisser ce mot, je pense à Joël Hamm aussi et à d’autres qui l’ont croisés sur d’autres remises. Ceux-là savent qu’il était avant tout sympathique, humain, drôle et respectueux.

Voilà, cela faisait quelques années qu’il avait arrêté la nouvelle et ses concours pour se consacrer aux écrits journalistiques et à ses tâches de « rewriter ». Mais la nouvelle, les concours et ses nouvellistes l’ont habité bien longtemps.

Mercenaire de la plume comme il le disait lui-même. Mais voilà, même les meilleurs mercenaires se font descendre un jour, et parfois sans un mot.

Merci à vous, et le bonjour à ceux que j’ai croisés sur les mêmes rives,

Jordy Grosborne

Le dernier blog de Stéphane

Page Blanche à Annick DEMOUZON

  Annick DEMOUZON  

Prix Prométhée de la nouvelle 2011

 Mot par mot, virgule par virgule, une œuvre, qui est toujours sans point final, se construit pierre après pierre, comme une maison faite avec son cœur et avec ses propres mains. L’écriture, qui est un chantier infini, demande de la passion et de la patience. Annick Demouzon n’en manque pas. Cette fois, elle nous offre Virages Dangereux, un recueil de nouvelles qui vient de paraître aux éditions le bas vénitien, une maison récente animée par une équipe de passionnés. Ces textes denses et forts ont quasiment paru en même que le très beau À l’ombre des grands bois, publié cette année aux éditions du Rocher, Prix Prométhée de la nouvelle et pour lequel j’ai eu l’honneur et le plaisir d’écrire la préface ci-dessous :

 Si la photo est bonne

On le sait : qu’elle fût artificielle ou naturelle, il n’y a pas de photo sans lumière. Celle qui baigne les textes d’Annick Demouzon est à la fois douce et âpre, toujours pudique et jamais voyeuse. On sait également que lorsque la littérature s’empare du thème de la photographie, on peut flirter avec le mimétisme, le cérébral et tomber – excusez-moi pour cette facilité – dans le cliché. Un piège auquel échappe l’auteur de ce beau recueil, une nouvelliste qui aime la marche à pied, la peinture, les histoires pour enfants, le cinéma et, bien sûr, les livres et les écrivains.

Annick Demouzon, qui exerce dans la vie le métier d’orthophoniste, qualifie le petit appareil numérique, qui l’accompagne dans ses déambulations, de troisième œil. Il lui sert, dit-elle, à voir, à sentir autrement. Comme l’une de ses héroïnes, elle tente d’attraper dans sa « boîte » la beauté du monde pour se l’approprier, la faire sienne. Elle sait aussi que derrière chaque photo, chaque image il y a, nous dit-elle, un mystère qui se glisse entre les interstices du temps, entre l’instant éphémère et le souvenir que l’on voudrait éternel.

Les quatorze nouvelles d’Annick Demouzon mettent en scène des vies, celles de gens qu’elle tente, avec ses mots et ses images, de saisir, de capturer, de fixer sur le papier ordinaire ou glacé, sur la page quadrillée ou blanche. Entourés d’objets, de meubles, de fantômes, de silences, de peupliers ou de saules, ils sont là présents, seuls ou ensemble, souriants, tristes, sereins, désemparés ou un peu renfrognés. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur les liens, solides ou fragiles, qui les unissent, sur le lieu, neutre ou marqué, dans lequel ils sont assis, debout ou couchés ? Qui a pris la photo et pourquoi a-t-il appuyé, « tiré » à cet instant précis et vertigineux qui lui semblait définitif ? Que veut-il révéler de l’intimité, des habitudes des personnes qui ont consenti à se livrer à lui ? Peut-être l’a-t-il fait à leur insu, à la dérobade, comme un pick pocket qui fait les poches de la réalité et des âmes? Que cherche t-il à rendre, la laideur ou la beauté, la singularité ou la banalité d’un geste, d’une attitude, d’une existence ? Cherche-t-il aussi à travestir la réalité, comme le font les photos trafiquées, fabriquées de l’Histoire officielle ?

Comme on le devine, les questions que se posent ou que suscitent les personnages d’Annick Demouzon, sont celles aussi du lecteur qui « entre », avec bonheur, dans ses histoires, ses récits qui ont pour support, pour cadre la photographie. La photographie à la fois comme mémoire, écriture, mouvement, interrogation, échappée vers l’ailleurs. D’une façon indirecte, par les chemins buissonniers de l’écriture, de l’imagination, il est à son tour témoin de leurs failles, de leurs certitudes, de leurs attentes, de leurs espoirs. Il devient, par la force des choses et des destins, l’un de leurs compagnons dans ce voyage, parfois heurté, qu’est la vie avec ses précipices, ses îlots de tranquillité, ses zones d’ombre.

L’une des qualités de ce recueil, c’est la rapidité de l’écriture, le sens du détail et du raccourci, de l’ellipse qui fait succéder, sur un rythme soutenu, des histoires de famille, d’individus, de groupe.

Annick Demouzon, qui sait parler des saisons, des couleurs et des odeurs, nous offre, ici, des visages, des portraits qui ne sont jamais figés, définitifs. Chaque lecteur peut y apporter, en toute liberté, sa touche. C’est un autre des plaisirs procurés par ce recueil.

Abdelkader DJEMAÏ

© Le Rocher 2011

Virages dangereux, éditions le bas vénitien

 

Chacune des seize nouvelles de Virages dangereux relate un tournant dans la vie de ses héros. De la naissance à la mort, du repas du dimanche au virage routier, du passage à l’âge adulte à l’abandon de la burqa, ils aiment, ils pleurent, ils rient.

Entre virage et dérapage plus ou moins contrôlé, il n’y a qu’un pas. Le regard d’Annick Demouzon sur le monde peut être terrible, noir, corrosif, avec pourtant une véritable empathie envers ces personnages qui nous ressemblent tant.

Chaque histoire se construit d’un enchevêtrement de petits riens du quotidien, mais chaque chute est un coup de poing que nous prenons en plein plexus.

La vie se révèle parfois une route bien dangereuse…

Format 13,5 x 21,5 – 176 pages – Prix France TTC 16 €

ISBN 978-2-919516-07-0

 

À l’ombre des grands bois, éditions Le Rocher

Prix Prométhée de la nouvelle, Préface d’Abdelkader Djemaï,

La photographie sert de cadre et de révélateur aux quatorze histoires, individuelles ou familiales, qui composent ce recueil où plane une angoisse diffuse. Les  situations en sont souvent ordinaires, renvoyant à la vie courante, aux occupations et préoccupations communes. Les personnages, du petit enfant au vieil homme, du citadin au paysan, du retraité au vacancier, se rencontrent, se fuient, se perdent, se retrouvent, espèrent ou désespèrent, en sachant ou éprouvant, fût-ce confusément, tout le prix de l’existence.

Toujours surprenant, caractérisé par une écriture rapide, nerveuse, déliée, qui court au but, sans s’appesantir, sans tirer à la ligne, le recueil  joue sur l’ambiguïté, le décalage, les préjugés du lecteur ou ses présupposés, sème des fausses pistes et entraîne, par dévoilement progressif, vers une chute inattendue, chaque fois empreinte d’une grande humanité. Quatorze puzzles à reconstituer par le lecteur, quatorze interrogations drôles, cruelles ou tendres sur la vie.

Format : 13,2 x 20,1 – 162 pages – Prix France TTC 14,90€

ISBN : 978-2-268-07220-3  Code D. : 729 089 9

Où se procurer les deux ouvrages : chez votre libraire, sur les sites de vente par correspondance ou auprès de l’éditeur.

La visite

 Ils sont venus ensemble — toc-toc — et le nez dans l’ouverture.

— On peut ?

Bien sûr qu’ils peuvent. Mais entrez-donc. Ils sont de la famille, tout de même.

À la queue-leu-leu, l’un après l’autre, ils se sont faufilés par la porte entrebâillée, qu’ils se faisaient passer de main en main, à la manière d’un baiser de paix, avec une sorte de connivence fraternelle qu’on devinait — normal, en somme. Ils la tenaient ouverte devant l’autre, d’un geste moelleux et pesé, et une gentillesse palpable, qui tous les rassurait. Un jour comme aujourd’hui.

Le dernier a refermé la porte. Sans bruit.

 

Dans l’office, cuisait la brioche. Sa bonne odeur chaude et moelleuse leur chatouillait les narines et leur racontait des histoires d’autrefois, quand ils étaient mômes. Qui c’est qui l’aura préparée, celle-là ? Avant, c’était la mère, mais aujourd’hui ? Vite, ils ont écarté cette pensée. Tout de même, on n’est pas là pour ça.

Alors, sans même se donner la peine de gratter au panneau de bois, ils ont poussé l’autre porte, celle du fond, où la peinture grise, depuis si longtemps, continue de s’écailler. Personne n’aura donc l’idée de la repeindre ? Ça faisait des années qu’il en parlait le père. Mais, maintenant… Bah, après tout.

 

Le premier qui est entré n’a d’abord vu que la fenêtre. Une fenêtre bleue, d’un beau bleu trouble à la lumière pauvre, avec, dessus, la trace d’un voile gris, mais émouvante. Une lumière de silence. Pourtant, on n’avait pas tiré les volets, mais le vieil orme — le seul du coin à être réchappé de la grande l’épidémie, on se demande comment — projetait une ombre bienfaisante et sensible. Une ombre vivante, qui pétillait. Dehors, il faisait un de ces cagnards. Ici, au moins, il serait au frais, c’est déjà ça. Machinalement, il desserre sa cravate. Il n’a guère l’habitude d’en porter et avec cette touffeur… Pas le temps idéal, pour sûr, qu’il se dit. Mais y a point le choix.

Le second a reconnu aussitôt l’odeur de moisi et de clos — cette odeur d’ici, la même depuis toujours — et ce drôle de parfum âcre aussi, qu’il n’a jamais trop su identifier, un parfum sans nom, mais qui lui revient. Et avec, des souvenirs d’enfance en ribambelle, qui le submergent. Il se revoit quand il se faufilait en douce pour aller fouiller dans l’armoire, tâter les piles de linge, ouvrir les tiroirs. Qu’ils n’aillent pas grincer, surtout ! Des trésors, il aurait pu en trouver. Des trésors, il y en a partout. Mais non.

La dernière, c’est la couleur des murs qu’elle avait oubliée, mais elle retrouve comme un baume familier la douceur dorée des vieux meubles. La mère les frottait tant et plus, elle n’arrêtait pas — « tu ferais mieux de m’aider au lieu de bailler aux corneilles, c’est pas la peine d’avoir une fille à la maison pour… ». Elle a glissé en catimini la main vers l’armoire et son lissé troublant, en caresse l’arrondi. Oui, c’est bien ça. Quelque chose de très fort l’émeut. Mais, soudain, elle ne se rappelle plus le goût de ces exhalaisons si nombreuses qui s’échappaient du bois. Elle y mettait quoi, la mère pour que ça sente tant de choses ? Des odeurs mêlées. Senteur de la cire, sûr, et quoi d’autre ? La naphtaline peut-être, à cause des mites, et la lavande, qu’elle glissait en bouquets dans les draps, pour le propre, et aussi ? Déjà, gamine, elle se posait la question. Elle n’a jamais su. Alors, maintenant ! Pourtant, elle cherche encore un peu, voudrait se souvenir, reconstruire, remonter le temps… Mais non, rien. C’est si loin.

 

Les trois enfants se sont serrés l’un contre l’autre, au plus près, par habitude, sans un mot, sans se voir, sans même se penser, chacun ici pour soi, chacun seul. Derrière eux, comme eux, leurs conjoints — les pièces rapportées — se sont glissés dans la pièce et ils se tiennent de chaque côté de la porte, écrasés dans l’ombre pour se faire oublier. Pour eux, rien à se raconter, rien à agripper, rien à recevoir, que la chaleur du dehors, qui voudrait entrer, et ces effluves écœurantes de tout et de n’importe quoi, qu’ils ne savent trop identifier mais qui les dégoûte. Une odeur de vieillerie.

Le dernier à pénétrer a tiré la porte derrière lui. Les autres ont tourné la tête vers ce bruit doux du bois poussé sur le bâti. Et, enfin, ils la voient, elle, la mère.

En fait, ils n’ont pas très envie de la voir. Ça les gêne et ils se sentent coupables, y a tellement longtemps qu’ils ne sont pas venus. Et ils se trouvent un peu bêtes, aussi, de rester là, plantés droit debout comme des nigauds, à ne rien faire que la regarder. « Remue-toi donc un peu, t’as l’air de quoi, à jouer le timide ! Viens plutôt me faire une baise. » Elle a raison, pour sûr, c’est pas elle qui aurait jamais fait la godiche. Elle, elle a toujours eu du caractère, même jeunaude, et, à la ferme de son père, elle faisait le travail d’un homme, malgré sa petite taille, et, les allemands, faut voir comment elle les a tenus, quand ils l’ont occupée, sa ferme, ils n’en faisaient pas ce qu’ils voulaient, d’elle. Personne. La sensiblerie, ç’a jamais trop été son fort.

Le premier s’avance. « Tu aurais pu venir me voir avant ! qu’elle lui jette — Mais, maman… » Et, lui, il pique du nez en rougissant, comme il faisait déjà quand il était gamin. Oui, bien sûr, il sait. « J’aurais pu. J’aurais dû avant, qu’il se dit, mais la vie, ça vous prend si vite, ça vous emporte sans qu’on ait le temps de rien, alors… » Un jour, d’un coup, vous voilà de retour, sans même y savoir songé. Et sans vraiment savoir, du reste, ni comment ni pourquoi. C’est pas de la sorte qu’on aurait voulu, mais…

Il a fait un pas vers elle, en murmurant : « Maman… »

La vieille n’a rien dit. Qu’est-ce qu’elle pense de ça, elle, et que pourrait-elle dire ? Qu’ils lui ont manqué très fort, tous, autant qu’ils sont, et même leurs moitiés, elle les aime bien, et leurs enfants à eux aussi, ses petits enfants à elle, et qu’elle était bien seule ici, pourtant, depuis le départ du vieux, à guetter pour rien le facteur ou à décrocher tout soudain le téléphone, comme si… — Ah, c’est pas lui qu’a sonné ? Elle avait cru. Un oiseau, alors, peut-être bien, y en a qu’ont de bizarres cris — et à espérer un signe de leur présence, à l’appeler, à surveiller, des fois qu’ils viennent la voir. Et, aujourd’hui, ils sont là, ensemble, comme autrefois. Même les drôles qui sont dehors à jouer dans la cour, au bon air de la campagne, ils ont raison, ça fait du bien, ils viendront la voir après. Elle leur en veut pas, allez, c’est ça, la vie, elle sait. Du moment qu’ils sont là aujourd’hui… Au fond, ce n’est pas vraiment de leur faute, à eux.

Ni de la sienne, bien sûr. Mais est-ce qu’on a le vrai choix de son existence, sur cette terre ?

Tout de même, elle leur tend les bras, des vieux bras tout fripés, et leur sourit — un bon sourire, ça leur fait mal de le voir. « Venez donc, approchez-vous que je vous embrasse. Alors, le fils, ton entreprise, elle fonctionne bien comme tu voulais ? Et toi, dis-moi, la fille, ton patron, il t’embête moins, désormais ? Et, le petiot, ta femme, elle avait tant le besoin de vivre à la ville, elle s’y plaît, au moins ? Parce que… Mais prenez donc une chaise, et asseyez-vous près de moi, que je la sente, votre chaleur. La jeunesse, ça sent si fort la vie. On va causer un peu. Y a la brioche qu’est prête à côté. Vous qui l’avez toujours aimée. »

Mais eux, ils sont là, raides debout, tout empesés, à point savoir se tenir et à s’encaler d’un pied sur l’autre comme les morveux qu’ils sont restés — finalement. Et c’est l’aîné le premier, qui réagit — l’aîné, forcément, il a des devoirs. Il a fait : Hum, hum, en se raclant très fort la gorge. Il s’est avancé d’un pas. Il marmotte : « Maman… » Il allait dire autre chose. Mais sa sœur, à côté, elle lui flanque un coup de coude dans les côtes, avec un œil mauvais : Allons, qu’est-ce tu vas t’en aller rajouter ! C’est point le moment. Alors il se tait. Ça lui pique un peu la gorge, et il se dit qu’il a peut-être bien attrapé une angine. C’est rêche au fond, et ça serre. Du mal à avaler. Comme une boule.

Il jette un œil autour de lui, pour voir. Ne voit rien. La faute à l’orme, qui lui tue la lumière.

Et puis si.

Il attrape la branche desséchée qui trempait dans un vase — du buis de ce printemps — et, dans le vide, il fait le signe de croix, sur la mère. « Tout de même, qu’il se dit, j’aurais dû venir avant. »

 

© Annick DEMOUZON, 2011

 Bio-bibliographie

Née en région parisienne, Annick Demouzon vit à Moissac dans le Tarn et Garonne. Elle a suivi, successivement et parallèlement, des études de Lettres, de Psychologie et d’Orthophonie. D’abord, un temps, professeur de Lettres, elle a surtout pratiqué le métier d’orthophoniste, qu’elle vient juste de quitter pour se consacrer totalement à l’écriture. Amoureuse des livres et des histoires qu’on raconte le soir à la lueur de la lampe, elle écrit depuis sa toute petite enfance.

Sa première édition date de 1973 :

Sur le chemin de l’oiseau feuille, poésie, éditions Saint Germain des prés.

Ensuite, sans cesser totalement d’écrire, elle s’est surtout consacrée à sa famille et à son métier, avant de replonger avec passion en écriture en 2005.

Lauréate d’une cinquantaine de concours depuis cette date, finaliste du concours Harfang en 2008, pour une première version de Virages dangereux, et du prix Prométhée en 2010, plusieurs de ses nouvelles ont été publiées en revues : Harfang, L’Encrier Renversé, Le Frisson esthétique, Évasion littéraire, Florilège, Sol’air, Pr’ose, Étoiles d’encre… ou anthologies, entres autres aux éditions : Wilquin, Accord, La Vignaubière, La Dérive, Terre de brume, Rivière Blanche, J. Ouaknine, Éléanuit… mais elles n’avaient pas encore été publiées en recueil personnel. C’est fait en cette rentrée 2011, avec deux publications coup sur coup :

— Virages dangereux, éditions Le bas Vénitien, 2011

— À l’ombre des grands bois, éditions du Rocher, Prix Prométhée de la nouvelle, 2011

 Quand elle n’écrit pas, Annick Demouzon s’adonne aux joies de la musique, du chant et de la peinture, ainsi qu’aux plaisirs de la photo et de la marche, tous essentiels.

Quelques liens pour les curieux

Savoir ce qu’on commence à en dire sur la toile :

● Mon blog à Montbé, sur À l’ombre des grands bois :   http://monblogamontbe.over-blog.com/article-a-l-ombre-des-grands-bois—un-recueil-de-nouvelles-a-partager-915

● Le globe-lecteur, sur Virages dangereux :

http://www.leglobelecteur.fr/index.php?post/2011/12/11/Annick-Demouzon-%E2%80%93-Virages-dangereux

● Revue Texture, sur À l’ombre des grands bois :

http://revue-texture.fr/spip.php?article405

● Le blog de Pierre Mangin, sur les deux ouvrages :

http://pierre-mangin.over-blog.com/article-annick-demouzon-92191576.html

● Le bas Vénitien, dont un extrait d’un des textes.

http://www.lebasvenitien.com/content/virages-dangereux-0

● Le Rocher, http://www.editionsdurocher.fr/A-l-ombre-des-grands-bois_oeuvre_10661.html