Page blanche à Joël Hamm

J’ai le grand plaisir d’accueillir Joël Hamm à l’occasion de la publication aux éditions Zonaires de son recueil de nouvelles intitulé L’ivresse de la chute.

Une fois n’est pas coutume, c’est moi qui ferai le châpo puisque j’ai préfacé ce recueil :

Ça s’est passé il y a douze ou treize ans, je crois. Une drôle d’expérience, vraiment… Je me suis aventurée dans ce texte, sans savoir. On ne nous prévient pas toujours et le nom de Joël Hamm, à l’époque, m’était encore inconnu.

Oui, je sais, j’ai manqué de prudence. J’avais quelques minutes devant moi, je n’ai pas réfléchi, j’ai lu. Lu, vous comprenez ? D’une traite, sans respirer. C’était ma première rencontre avec une nouvelle de Joël.

La suite, vous la connaissez… L’émerveillement devant la simplicité apparente de la chose, un texte sobre et dur qui n’épargnait pas le lecteur mais l’emportait dans une course haletante. C’était fulgurant, noir, à la fois brut et ciselé. Un grand cru.

Évidemment que j’ai pleuré, qu’est-ce que vous croyez ? L’émotion était tapie dans l’ombre, les larmes vous guettaient au détour d’une page. Vous auriez fait quoi, à ma place ?

C’était un de ces moments singuliers où les mots de l’autre vous font rendre les armes. Alors je me suis rendue, humblement, devant la performance littéraire. J’ai cessé d’exister dans le présent, happée par ce texte. J’étais le personnage, j’avais froid et peur et mal au bide à force de courir dans l’obscurité d’une vie ravagée. Courir après quoi ? Je ne me souviens plus. Je sais juste que, ce jour-là, j’ai couru entre les lignes, couru et crié, souffle coupé. Jusqu’à la chute. Et même après, ça continuait, le texte coulait dans mes veines.

Ensuite ? Ensuite, j’ai fait comme tout le monde, j’ai plongé. Une nouvelle, une seule et après j’arrête. La tentation…

Cette fois, c’était un texte très différent. L’histoire d’un apprenti engagé dans l’atelier d’un peintre de la Renaissance pour préparer les couleurs du maître. L’auteur ne manquait pas d’audace dans le choix de sujets aussi variés et ce courage était payant. Je me souviens de mon admiration devant la précision de ses descriptions, son souci du détail, son choix soigneux de chaque mot. Le gamin pilait des pigments dans son mortier et j’avais l’impression de voir les couleurs s’exhaler, se mêler aux huiles, produire une matière sensible, épaisse, puissante, là, sous mon nez. Ça me transportait, je me sentais ivre.

Après… Après, c’était trop tard pour s’arrêter. Les nouvelles de Joël Hamm, elles vous filent une belle ivresse, de celles qui vous font voir le monde sous un angle inattendu. Il fait faire ça, Joël.

Alors, il était temps qu’un recueil rassemble ses plus beaux textes, afin que jamais ne survienne la chute de l’ivresse…

Françoise Guérin

https://dai.ly/x712xrw

À présent, découvrez l’écriture de Joël Hamm avec ce texte qu’il nous confie :

Un millimètre à l’écart du monde

     Tu es dans ta voiture garée sur le boulevard et tu sembles arrêté entre deux étages de ta vie. Les piétons filent vers on ne sait quel destin, figurantes dégaines d’une ville où tout est à vendre.

   Tu respires, par la vitre baissée, l’odeur humide de la chaussée, l’haleine carbonée des moteurs. De ta place, le monde te paraît irréel. Tu dois t’efforcer d’y croire tant il est transparent, éloigné de toi.

   Tu repères la beauté déliée d’une passante dont tu imagines le goût iodé de la peau, la tiédeur sucrée de la bouche. Elle fait un pas de côté et se détourne de la misère inscrite en traînées de crasse sur des hardes et des cartons empilés dans une encoignure, évitant de justesse les jambes d’un homme endormi à même le trottoir.

   Tu penses : la souffrance, est-ce le prix à payer pour la contemplation heureuse, au mitan de l’été, du battement poudré d’un papillon sous la jupe tzigane des coquelicots ? Une seconde de vie contient-elle les beautés promises par la suivante, la diversité du monde, son centre et ses confins ? Est-ce que, loin d’ici, des passants errent, épiés par un type dans ton genre qui, comme toi, donne peu de chance au hasard en stationnant dans sa forteresse ?

   Ton indolence ne ralentit pas la course des électrons qui fraient leur chemin parmi les galaxies et elle ne peut immobiliser le temps qui joue la montre en clignotant sur le boulevard lorsque les lampes ternissent la nuit naissante.

   La vie s’écoule loin de toi tandis que les enseignes électriques éclairent d’improbables rendez-vous dont tu t’exclus. Tu n’iras pas rejoindre la belle inconnue qui entre au Cocoa café, celle qui te soustrairait un instant du flot délétère qui noie ta volonté.

   Peu importe quand a commencé cette stase de l’âme. C’est tous les jours en ce moment. Hier, maintenant et demain.

   Tes pensées tournent comme du linge sale dans le tambour d’une machine qui ne lave rien. Tu devrais prendre ce car Azur Provence arrêté au carrefour. Il t’emmènerait vers Nice et ses corsos fleuris, ses odeurs d’anchois, d’olives et de beignets. Tu contemplerais la mer, si bleue pour ceux qui espèrent. En traversant Paris, tu verrais défiler les façades, les baies éclairées, les silhouettes assises sous les hauts plafonds. Autres vies entrevues, autres déserts nocturnes, ombres interchangeables aux gestes énigmatiques et muets projetées sur les murs des appartements. L’autocar repousserait l’obscurité et toi, le front appuyé contre la vitre, tu surprendrais tes yeux reflétés d’où tomberaient les écailles des vieux horizons.

   Au lieu de cela, tu demeures reclus dans ton œuf de tôle, l’œil rivé sur le mince filament rouge de l’autoradio qui filtre une symphonie que tu n’écoutes pas. Beethoven pourrait aussi bien sampler un tango qu’une chacone rapetassée de rap. La musique est une abstraction impuissante à t’extirper de tes préoccupations. Jamais les fanfares ne t’ont distrait des tueries. Tu exècres les foules en liesse, les effusions collectives, les parades.

   Rien n’arrive qui puisse te sauver ou, au moins, t’émouvoir. Un simple petit chagrin, une larme, un reniflement, serait une bénédiction. Par tes pleurs, ton âme renaîtrait à sa source mais tu bats des paupières et aucune larme  ne vient.

   Dehors, les voitures font chuinter leurs pneus sur le boulevard mouillé. La fille de tout à l’heure sort du Cocoa Café au bras d’un homme bien plus vieux qu’elle. Ils passent devant l’infirme qui s’est assis sur ses cartons, jettent une pièce dans la sébile posée à ses pieds puis s’éloignent. Le mendiant reste impassible sous la pluie fine qui tombe comme une vapeur. Toi, tu l’épies, bien caparaçonné contre un éventuel apitoiement.

   Lucide, tu ris de toi. D’une pirouette, tu charmes tes serpents égoïstes.  À quel moment de ta vie l’indifférence a-t-elle forgé ton armure ? Serais-tu né convaincu que personne ne peut rien pour personne et qu’au-delà de ta peau le monde est une illusion ?

   Tu trimballes dans ta nuit de tous les jours ton allure incertaine. Tu grelottes. La férocité gagne autour. Le barbare prospère. Tu fuis l’inconnu et tu doutes de toi.

   En ces moments d’incertitude, tu régurgites ta vie. Des images surgissent : collines de l’enfance, ports de brume, rives huileuses des continents survolés, mots d’amour dérivant au fil de l’encre, enseignes lumineuses, bars de l’oubli, tumultes, passades. Tu te souviens du bras étroit d’un canal que l’éclusier libérait des marbrures du ciel. Fonds de tiroirs. Fonds de mémoire où les années mortes se flétrissent entre les cartes postales anciennes serrées par un élastique. Photographies où la réalité s’estompe. Visages sans nom,  rues dépeuplées par la mort au creux des vides pliés des papiers jaunis. Et toi errant parmi ce fatras…

   Tu hésites maintenant, alors que la nuit avance, à reprendre ta place dans le trafic où le temps pleut et la vie éclabousse. Tu te demandes comment irriguer ta parcelle de conscience, retrouver le goût d’exister ?

   Pour commencer, noie tes rêveries mortifères, cesse de fréquenter tes fantômes. Casse les aiguilles de givre du Grand Chronomètre. Egorge la méduse qui colonise ta pensée. Si tu n’en as pas la force, demande de l’aide. Tes silences bientôt ne suffiront plus à noyer ses mille têtes. Enfin, loin des réverbères, soit, au cœur de l’obscurité, un livreur d’étoiles. Deviens le héros d’un amour retrouvé.

   Aucune révolte ? Tu n’entends pas la chanson de l’espérance ?

   La nuit s’est éteinte. Tu soupires en levant les yeux vers la travée du ciel, claire entre les rives abruptes des immeubles où le dieu Signal alterne ses trois couleurs.

Vert.

Départ ?

Manqué !

Orange.

Lenteur.

Trop tard !

Rouge.

Fin de l’histoire ?

 

Biographie de  Joël Hamm

  Trente années de peinture et de dessin. Des heures d’exaltation solitaire et puis plus rien, sans regret. Ou presque. Mon musée personnel dort au fond du grenier. Est-ce que je sais encore dessiner ? C’est que le dessin est une danse qui demande de l’entraînement…

   Quinze ans d’écriture ensuite, de nombreux prix dans des concours de nouvelles pour la satisfaction épisodique de l’ego. Une fâcheuse tendance à la procrastination quand il s’agit de proposer mes textes à la publication et, malgré tout, une quinzaine de participations à des recueils collectifs ou a des revues.

   Et maintenant, ce recueil, « Ivresse de la chute », publié chez Zonaires grâce à l’enthousiasme de Patrick L’Ecolier : dix-neuf nouvelles choisies parmi les dizaines qui dorment dans mes tiroirs numériques avec autant de textes courts. Ceux-là voient le jour de temps en temps sur mon blog « La vie au contraire » (https://lavieaucontraire.wordpress.com). Un blog que j’illustre de quelques dessins, histoire de ne pas perdre tout à fait la main. Il se voudrait une sorte de roman éclaté qu’il faudrait lire depuis le début (mais personne ne lit un blog de cette façon. Un blog c’est la quintessence de l’immédiateté, le grand vide spatio-temporel qu’il faut combler sans fin, une bouteille à la mer)

 Finalement, je ne suis qu’un coureur de mots qui pense que les mots sont des flèches capables de tuer à distance, des charbons ardents à la surface éteinte, au cœur incandescent, qui incendient les âmes longtemps après leur brûlure première. C’est sans doute pourquoi je me cache au cœur de leur armée, pour me protéger des péripéties humaines qui s’impriment en traces sanglantes sur la terre et aussi de la médiocrité qui me guette. Sans l’écriture, l’elfe en moi mourrait souvent d’une indigestion de saucisses…

   Ecrire reste un des rares espace de liberté qui me donne l’illusion un instant que je peux dominer mon destin, que je contrôle ma vie, alors que ce que j’écris finit toujours par me dépasser. Et cela me réjouis car cette élévation bénéfique me rend à mon être poétique et m’ouvre aux autres.

   Bibliographie de Joël Hamm

Nouvelles parues en revues :

  • Le poids du monde (L’ours Polar n° 23)
  • Temps de chien       (Le Matricule des Anges n°58)
  • Le poids du monde (hebdo « le Ligueur » Belgique)
  • Le poids du monde  (L’encrier Renversé n° 70)

Recueils collectifs :

  • Scorpion        (Sol’Air n° 31)
  • L’année du chien  (Sol’Air n° 34)
  • Tempéra  (Sol’Air  n° 35)
  • L’autre regard        (Sol’Air  n°36)
  • Le grand Livre    (dans « Pour solde de tout compte » Editinter)
  • Un été à tuer    (dans «  A saisir » aux éditions Terre de brume)
  • Le rosier jaune (dans « Passages rebelles » Calipso)
  • La vague     (dans  « Femmes de mer »  Le cercle de mer)
  • Le signe    (dans « Tout le monde Descend » Terre de brume)
  • Trois nouvelles (dans « Les cent derniers jours »  Zonaires éditions)
  • L’éternité dure une seconde (dans « Dernier voyage » Luce Wilquin)
  • Caramantran (dans « De paille et de feu » Calipso)
  • Quatre textes courts (dans « Rendez-vous après la fin du monde » Zonaires)
  • Un été à tuer (dans « Ice crime » Editions du Perron – Belgique)

Autre :

  • L’éternité dure une seconde (une nouvelle éditée en fascicule par Polar and co – Bruxelles)

Nouvelles mises en onde par la RTBF : (émission le « polar du dimanche » sur la Première)

  • Le poids du monde
  • L’éternité dure une seconde
  • Paula

Page blanche à Alain Emery

C’est l’écrivaine Désirée Boillot qui nous présente le nouveau livre d’Alain Émery.

Un homme sur le point de mourir rend compte de son passé. Sans doute cherche-t-il, durant son adresse au lecteur, à soulager sa conscience. Ce narrateur, c’est Silex, retiré du monde, travaillé, peut-être par le remords, voire par la honte.

Le narrateur serait demeuré dans sa retraite s’il n’était tombé sur un cadavre, durant une marche solitaire dans la forêt. Ce cadavre, c’est ce qui ramène Silex, bien malgré lui, au monde des vivants et à son passé. Il remonte ainsi le cours de sa vie pour découvrir la vérité sur un meurtre commis par des malfrats, qu’il connaît, et qui ont dévalisé une banque.

Cette remontée dans le temps est l’occasion de révéler au lecteur une galerie de personnages humains, trop humains. L’adjudant Maillol, Rachel, l’épouse du collabo Etienne Sauve, Jonas, leur fils et tueur, et puis Casagrande, le contrebandier, personnage clé avec lequel le narrateur est très lié… C’est à Casagrande que le narrateur doit le surnom de Silex.

Au fond, qui est-il, ce narrateur au profil de justicier ? Le récit nous emmène sur plusieurs pistes où la vérité est à chaque fois remise en question.

Ce récit m’a rappelé le film Le vieux fusil par son thème : la vengeance, et par sa construction en flashbacks successifs. Ce sont ces flashbacks qui permettent au lecteur de découvrir les raisons pour lesquelles le narrateur a fait le choix de vivre dans le silence, loin des hommes, reclus dans un pavillon de chasse. Choix difficile, imposant l’isolement, la retraite, la solitude qui étouffe et rend fou. Cet homme-là, qui fit ce choix, fut l’un de ces purs et durs qui allèrent autrefois au bout de leur logique pour que justice fût rendue, tel le personnage du médecin incarné par Philippe Noiret dans le film de Robert Enrico : écœuré par l’abomination des hommes, il décide de se rendre justice jusqu’à en perdre la raison.

Au fil de ma lecture, j’ai retrouvé, dans le personnage de Silex, un écœurement assez similaire à celui du médecin du film, à la suite de la visite de l’adjudant Maillol : « (…) j’ai senti en moi une vague avariée, nauséabonde et lourde, comme la preuve d’une colère intarissable… » C’est à l’issue de cette visite que le narrateur reprend son fusil de chasse et qu’il se met en marche.

Ajoutons que l’histoire se déroule avant et après la guerre de 39-45 qui divisa les hommes en deux camps. Les parents du narrateur étaient pétainistes ; Silex se construira à l’opposé. Sa résistance à toute forme de compromission le poussera à commettre des crimes dont il devra rendre compte à la fin de sa vie.

J’ai retrouvé dans ce roman le style inspiré d’Alain Emery, à la fois violent et lyrique, qui contient de nombreuses métaphores poétiques pour décrire la nature dans tous ses tourments et sa beauté sauvage.

Désirée Boillot 

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A présent, je vous invite à lire le texte qu’Alain Emery nous a confié.

 

Autoportrait à la torche

Face à mon reflet, je suis comparable au peintre devant la toile blanche. J’hésite. Entre le rouge ardent des bateleurs et le bleu de Prusse qui sied aux océans comme aux mélancolies.

J’espère bien quelques nuances : pouvoir, au noir charnu de mes colères, opposer la couleur chaude d’un cœur ouvert aux quatre vents ; livrer mes camaïeux, m’offrir un clair-obscur. Mais je ne suis sûr de rien. Au fond, je ne sais de moi que deux ou trois petites choses.

D’abord, que j’écris chaque jour, quoi qu’il advienne, comme du fond de cette cabane de jardinier où je me cachais, étant gosse. Entre les planches disjointes, les bruits du monde dont j’avais réussi à m’extraire me parvenaient alors atténués, cotonneux, comme à l’aube d’un jour de neige. C’est en partie après ce feutre que je cours désormais.

Ensuite, et quoi qu’on dise de mon écriture (qu’elle se montre sensuelle, poétique, baroque ; selon les jours, baume ou poison violent. On dit ce qu’on veut) que je m’en sers comme d’une torche. Je traverse les nuits inquiètes. Je fouille en nos ténèbres. Sous les ombres, au fond des failles, je cherche l’homme. Celui que je suis. Celui que nous sommes.

Enfin, que le cône de lumière qui tombe de ma lampe de bureau marque la frontière d’un territoire plus vaste qu’il n’y parait. Il est de la taille d’un monde. J’en suis l’heureux souverain. Parce qu’avec trois fois rien – un peu d’encre, des carnets à petits carreaux, autant d’amour que de patience – je bâtis des châteaux de cartes qu’il me plaît de voir tenir debout ; des bastilles au cœur desquelles, comme on abrite du vent une flamme entre ses mains, je crée de toutes pièces, sans trop savoir comment, de petites histoires, de petites émotions, dans l’espoir insensé qu’elles iront, au-delà du temps et de l’espace, vers l’autre, que je ne connais pas et qui m’attend peut-être.

Alain Emery

 

Alain Emery, né à Saint-Brieuc en 1965, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (recueils de nouvelles, polars, biographies, chroniques et livres d’art). Il a publié en revue (Matricule des Anges, Brèves, Harfang…), participé à de nombreuses  anthologies et signé des fictions pour Radio France. Il anime aussi des rencontres en bibliothèque autour de Giono, Faulkner, Cendrars… Son roman Passage des mélancolies, paru aux éditions de la Gidouille, a reçu le Prix des lecteurs de la librairie Le Grenier.

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Page blanche à Pascal Chabaud

J’ai rencontré Pascal derrière une pile de livres. Son premier roman, « Mort d’un sénateur » est un polar dont je vous recommande la lecture. Je lui ai donc, en toute logique, proposé une Page Blanche. Du coup, elle ne l’est plus…

Pascal Chabaud en dédicace à Issoire

Voici, nous dit Pascal Chabaud, le poème d’un auteur qui m’a accompagné toute ma vie.

Les gens de mon pays

 Gilles Vigneault

Les gens de mon pays
Ce sont gens de paroles
Et gens de causerie

Qui parlent pour s’entendre
Et parlent pour parler
Il faut les écouter
C’est parfois vérité
Et c’est parfois mensonge
Mais la plupart du temps
C’est le bonheur qui dit

Comme il faudrait de temps
Pour saisir le bonheur
A travers la misère
Emmaillée au plaisir
Tant d’en rêver tout haut
Que d’en parler à l’aise

Parlant de mon pays
Je vous entends parler
Et j’en ai danse aux pieds
Et musique aux oreilles
Et du loin au plus loin
De ce neigeux désert
Où vous vous entêtez
A jeter des villages
Je vous répéterai
Vos parlers et vos dires
Vos propos et parlures
Jusqu’à perdre mon nom
O voix tant écoutées
Pour qu’il ne reste plus
De moi-même qu’un peu
De votre écho sonore

Je vous entends jaser
Sur les perrons des portes
Et de chaque côté
Des cléons des clôtures
Je vous entends chanter
Dans ma demi-saison
Votre trop court été
Et mon hiver si longue
Je vous entends rêver
Dans les soirs de doux temps
Il est question de vents
De vente et de gréements
De labours à finir
D’espoirs et de récolte
D’amour et du voisin
Qui veut marier sa fille

Voix noires et voix durcies
D’écorce et de cordage
Voix des pays plain-chant
Et voix des amoureux
Douces voix attendries
Des amours de village
Voix des beaux airs anciens
Dont on s’ennuie en ville
Piailleries d’écoles
Et palabres et sparages
Magasin général
Et restaurant du coin
Les ponts les quais les gares
Tous vos cris maritimes
Atteignent ma fenêtre
Et m’arrachent l’oreille

Est-ce vous que j’appelle
Ou vous qui m’appelez
Langage de mon père
Et patois dix-septième
Vous me faites voyage
Mal et mélancolie
Vous me faites plaisir
Et sagesse et folie
Il n’est coin de la terre
Où je ne vous entende
Il n’est coin de ma vie
A l’abri de vos bruits
Il n’est chanson de moi
Qui ne soit toute faite
Avec vos mots vos pas
Avec votre musique

Je vous entends rêver
Douce comme rivière
Je vous entends claquer
Comme voile du large
Je vous entends gronder
Comme chute en montagne
Je vous entends rouler
Comme baril de poudre
Je vous entends monter
Comme grain de quatre heures
Je vous entends cogner
Comme mer en falaise
Je vous entends passer
Comme glace en débâcle
Je vous entends demain
Parler de liberté


Je vous propose de découvrir l’écriture de Pascal en lisant cet extrait qu’il nous confie.

Résumé

Juillet 1940. Alors que le régime de Vichy vient de naître, l’inspecteur Joseph Dumont doit enquêter sur l’assassinat du sénateur Étienne Ferrand. Franc-maçon, adversaire acharné de Pierre Laval, le sénateur représentait un adversaire potentiel pour le nouveau régime. Il détenait en outre des documents confidentiels sur un véhicule révolutionnaire mis au point par Citroën. Assassinat politique ? Espionnage industriel ? L’enquête se déroule entre Clermont, Paris et Vichy et révèle des aspects ignorés de cette période de l’histoire.

Chapitre 17, 16 août 1940.

Valérie Cluzel attendait devant la porte du bureau de l’Inspecteur d’Académie. Sans aucune précision, la convocation donnait la date et l’heure à laquelle elle devait se présenter avenue Vercingétorix. Excitée à l’idée de recevoir sa première affectation, elle essayait de calmer les battements de son cœur. Elle ne pouvait rester en place, s’asseyait, se relevait, se tordait les mains. Elle s’était habillée simplement, sans ostentation. Elle regrettait de ne rien avoir pour se rafraichir le visage. La porte grinça, l’immobilisant sur place. Elle faisait face à ce qui lui semblait une paroi gigantesque, et regardait la poignée s’abaisser lentement, comme au ralenti. Elle ferma les yeux, se mordit les joues. Surtout ne pas paraître trop empressée, et bien se souvenir des dernières instructions officielles. Elle se sentait capable de faire chanter Maréchal nous voilà à ses élèves, tout en leur expliquant plus tard dans la journée les vertus de la démocratie.

La porte s’ouvrit complètement. Elle fut aveuglée par la lumière du soleil qui traversait la fenêtre. Elle distingua vaguement, à contre-jour, trois personnages. Elle cligna des yeux et se détourna légèrement pour n’avoir qu’un œil gêné par la lumière. Trois individus, c’était beaucoup pour lui donner l’adresse de sa future école. Elle espérait que ce ne serait pas trop loin de…

— Madame Cluzel Valérie Antoinette Marcelle, née Vissac ?

—…

— Vous ne m’avez pas entendu ?

— Si, Monsieur, bien sûr.

— Alors répondez à la question, je vous prie.

— Oui. Oui, c’est bien moi.

— Vous êtes née le 14 novembre 1916 à Rochefort-Montagne, Puy-de-Dôme ?

— Oui, Monsieur.

— Vous êtes donc incontestablement française.

— Oui, Monsieur.

— Vous êtes mariée à Cluzel Jocelyn Amédée, né le 18 juillet 1913 à Clermont-Ferrand ?

À quoi rimaient toutes ces questions ? Elle avait rempli des pages de dossiers qui prouvaient son identité.

— Cluzel Jocelyn, membre de la loge des Enfants de Gergovie, franc-maçon notoire ?

— …

— Eh bien ? Veuillez répondre rapidement.

— Oui, Monsieur, mais…

— Répondez aux questions que l’on vous pose, Madame. Ne prenez pas d’initiative. Vous êtes donc l’épouse d’un membre d’une société secrète dissoute par la loi du 13 août 1940. L’article 5 de cette loi, vous le savez, permet aux membres de ces associations néfastes de déclarer sur l’honneur avoir rompu tout lien avec elles. Il n’existe, Dieu merci, pas de « loges » féminines mais l’État français veut écarter toute menace qui pèserait sur l’éducation de ses enfants si on la confiait à l’épouse d’un homme aux pensées perverties.

Le soleil s’était décalé, et Valérie distinguait mieux ses interlocuteurs. Celui qui venait de parler était un jeune homme d’une trentaine d’années, aux cheveux coupés en brosse. Il aurait pu être beau garçon, pensa Valérie, mais il était animé d’une rage qui déformait ses traits. Au milieu de la table, un homme au visage mou et triste. La séance semblait lui peser. Il leva les yeux vers Valérie.

— D’autre part, la loi du 17 juillet dernier permet à l’État de relever tout agent civil ou militaire de ses fonctions nonobstant toute disposition législative contraire. En d’autres termes, tout fonctionnaire dont l’administration pense qu’il ne saurait être un relais de la pensée du Maréchal doit être écarté rapidement.

Valérie entendit murmurer le troisième personnage, qui était sur la gauche de la table.

— Très bien.

Valérie profita d’un moment de répit.

— Monsieur, lors du concours…

— Ne m’interrompez pas, Madame, répondit l’homme du milieu. Vous n’êtes pas dans un tribunal et n’êtes pas une accusée qui devrait assurer sa défense. Nous vous exposons des faits incontestables, car fondés sur la loi. L’État français ne peut se permettre, Madame, d’employer en son sein des éléments qui risquent d’anéantir les efforts du Maréchal pour prémunir la jeunesse d’influences néfastes.

La tirade avait visiblement essoufflé l’orateur qui se tourna vers son voisin de droite.

— Je laisse la parole à Monsieur l’Inspecteur d’Académie.

Valérie pensa à Louis Jouvet. Un visage long, fermé, sévère.

— Madame, à compter de ce jour, vous ne faites plus partie des effectifs de l’Éducation Nationale. Puisque vous n’avez jamais émargé au budget dudit ministère, il ne vous doit évidemment aucune des indemnités prévues par l’article 2 de la loi du 17 juillet. Raccompagnez Madame, je vous prie.

Le personnage à droite de la table se leva et prit doucement Valérie par le bras. Elle était paralysée. Il insista légèrement et la fit pivoter. La fermeture de la porte résonna longtemps dans sa tête.

Extrait de Mort d’un sénateur, © Pascal Chabaud et éd. De Borée, juin 2018,.

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Bio-biblio

Ce roman est l’aboutissement d’une démarche personnelle et de longues recherches.

La démarche, pour commencer : bien avant d’enseigner l’histoire, j’ai aimé en écrire. Des nouvelles « à la manière de… » René Barjavel, Edgar Poe… Lointaine période adolescente où je passais plus de temps au cinéma qu’à essayer de comprendre les cours d’algèbre.

Puis vint le temps des études d’histoire, où, à travers le plaisir de la recherche je découvrais des histoires individuelles aux prises avec l’histoire officielle tel Pierre Tillonbois de Valeuil, garde-marteau des forêts du comté d’Évreux, chargé d’appliquer le code forestier de Colbert. Puis ce fut le temps de l’enseignement, où « la marche de l’histoire » laissait de côté les hommes et les femmes pour ne s’intéresser qu’aux événements, ou à quelques personnalités aux rôles reconnus.

Le temps de la recherche n’a pas été un long fleuve tranquille : il a fallu combiner les activités de père, de prof, de « bâtisseur » (rénover des maisons, ça prend du temps !). Ce sont finalement les enfants et les maisons qui ont eu raison de ma volonté à comprendre comment le cinéma et la télévision représentaient les mineurs de fond entre la première version de Germinal en 1913 et le ratage cinématographique (mais pas commercial !) de Claude Berri en 1993.

Le roman historique m’est apparu alors comme le moyen de concilier mes deux passions : la recherche et le récit. J’ai choisi l’été 1940 comme contexte de mon roman parce que ces mois de juin et juillet ont sans doute été ceux où les hommes de pouvoir ont dû faire des choix dramatiques alors qu’ils étaient dans l’incapacité de les faire. Le métier d’historien consiste à confronter des documents entre eux, de les soumettre à la critique, et d’en faire l’analyse. Lorsque l’historien est romancier (ou apprenti…), ses personnages doivent faire face à des événements réels et s’y adapter. Pas l’inverse. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Mort d’un sénateur. J’aurais bien aimé que l’inspecteur Dumont puisse aller à Paris fin juillet 1940, mais les communications étaient coupées par les Allemands jusqu’au début août…

Un article paru dans La Montagne du 27 mai 2018 (Cliquez sur l’article pour  le lire )


Liens

Page Facebook : « Mort d’un sénateur »

Une première critique  sur Action suspense (cliquez !)

Un avis sur Babelio (mais cliquez donc !)

À lire : Miss Mouche et les roses bleues » de MamLéa

 

Dans le prolongement de la sortie de Maternité, l’auteure Laurence Marconi a eu la bonne idée de proposer une phrase issue de mon roman comme thème d’un jeu d’écriture sur le Forum Maux d’Auteurs. Ce soir, c’est le texte de MamLéa que je vous propose de lire. Il a pour titre : «Miss Mouche et les roses bleues ». 

Miss Mouche et les roses bleues MamLéa 

Mademoiselle Mucha, Miss Mouche pour ses élèves, était la terreur de sa classe unique. Très autoritaire, elle tyrannisait les gosses.

– C’est un vrai Cerbère !

– Moi, dit un grand du Certificat, un jour, alors que je savais ma leçon, j’avais tant la trouille que je n’ai pas pu sortir un seul mot. J’en ai fait pipi dans ma culotte. Elle s’est moquée de moi et m’a obligé à rester debout à côté de son pupitre jusqu’à la fin de la matinée.

– Elle tape avec une règle sur les doigts des CP quand ils se trompent dans leur lecture, dit un autre.

Tous, remontés contre l’infâme enseignante, étaient d’accord sur un point : il fallait faire quelque chose pour se débarrasser de Miss Mouche.

Réunis chez l’un d’entre eux, les parents, accompagnés de leur progéniture, étaient bien décidés à en découdre avec cet individu et cherchaient une solution.

– On ne peut même pas demander sa mutation, dit un papa. C’est la fille du député. Ils sont copains comme larrons en foire, lui et Monsieur le Maire. D’ailleurs, le maire, bien qu’ayant reçu des plaintes, refuse de croire ce que les écoliers racontent. Il objecte qu’il n’y a pas de preuves contre elle, que la parole des gosses ne compte pas.

– Moi, dit un petit, j’suis cap’ de faire un gros caca-boudin devant sa porte.

– Et moi, de lancer un pétard dans sa boite aux lettres.

Personne n’eut le cœur à rire de ces propositions naïves. On se contenta de hausser les épaules, de lever les yeux au ciel en soupirant. On avait beau se creuser la tête, aucune idée acceptable n’en sortait.

Soudain, une petite de la section enfantine leva timidement le doigt, comme si elle était en classe, pour demander la parole.

– J’ai une idée : on va lui montrer que nous, on est des gentils et qu’on est plus intelligents qu’elle.

– Et tu proposes quoi ? demanda sa mère.

– Ben, si on lui fait chacun un beau dessin, elle sera obligée de dire merci et d’être gentille avec nous. C’est comme ça, quand on fait un cadeau, après, on peut pas être méchante avec ceux qui l’ont fait.

Les adultes furent septiques et les écoliers pas très enthousiastes. Finalement, faute d’une meilleure idée, on se rallia à la proposition : ça ne coûtait rien d’essayer.

 

Le lendemain, les enfants s’affairaient devant leurs feuilles. Les parents avaient réuni tout ce qu’ils avaient ont pu trouver comme crayons de couleur. Chacun s’appliqua, les petits tirant la langue, les plus grands arborant des mimiques d’artiste peintre. Ils étaient libres de dessiner ce qu’ils voulaient, il fallait juste que ça soit gai. Au bout de deux heures, il y avait sur le papier, des soleils, des cœurs, des fleurs, des oiseaux, des arbres… Seuls, les jumeaux du CM2 avaient osé signer leur œuvre et tous deux, sans se concerter, dessiné des roses bleues.

Le lendemain, chaque écolier déposa son dessin sur le bureau de l’institutrice avant de s’installer à son pupitre. Après avoir donné l’ordre de s’asseoir, elle examina les dessins un par un, sans dire un mot. On aurait entendu une mouche voler. Puis elle afficha les œuvres des jumeaux, et écrivit au tableau :

Rédaction : « Les roses sont-elles bleues » ?

– Les petits rédigeront deux lignes, les moyens, une demi-page, ceux du Certificat, une page entière.

La fillette qui avait eu l’idée du cadeau se mit à pleurer en silence. De grosses larmes roulèrent sur ses joues rondes.

– Comment peut-on avoir le cœur aussi vide, pensait la petite, auteur d’un gros cœur rouge avec plein de papillons colorés dedans.

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A lire : La source de Pierre Mangin

 Dans le prolongement de la sortie de Maternité, l’auteure Laurence Marconi a eu la bonne idée de proposer une phrase issue de mon roman comme thème d’un jeu d’écriture sur le Forum Maux d’Auteurs. Ce soir, c’est le texte de Pierre Mangin que je vous propose de lire. Il a pour titre : La source

 

LA SOURCE

Pierre Mangin

J’avais tant arpenté ce chemin que chacune de ses sinuosités me semblait gravée dans ma mémoire. De même je revoyais chaque arbre qui le bordait, chaque rocher. Mes plantes de pieds conservaient gravées en elles le moelleux de la terre mais aussi la dureté presque agressive de ses cailloux tranchants.

Je n’étais pas venu ici depuis plus de trente ans. Peut-être quarante. J’étais jeune alors. Je portais une chevelure épaisse qui me tombait sur les épaules, où que je rassemblais en une longue queue de cheval à l’aide d’un élastique. Aujourd’hui mes cheveux sont épars et gris. Ainsi est faite la vie. On la croit un long fleuve tranquille, elle passe avec l’impétuosité d’un torrent. Qu’importe, j’avais conservé mon âme de jeunesse, mes jambes aussi. Quand le chemin devint étroit au point de se transformer en une sente à peine marquée je continuais de retrouver mes pas au milieu de la végétation dense. J’étais venu si souvent puiser l’eau la plus pure que l’on puisse imaginer. Elle sourdait au creux d’un rocher, avant de disparaître à nouveau sous terre une vingtaine de mètres plus loin.

Cette source je l’avais découverte par hasard. Elle était située à deux heures de marche du cabanon à flanc de colline que j’habitais à l’époque. Le matin j’avais retrouvé le cabanon. J’avais eu du mal à l’apercevoir tant les épineux le cernaient. La toiture en lourdes lauzes était trouée en de nombreux endroits. J’avais poussé la porte branlante. À l’intérieur c’était la désolation. La cheminée s’était effondrée, un sureau avait élu domicile dans la partie qui me servait de chambre. Son tronc gracile s’élevait jusqu’à un trou de la toiture, son feuillage flottait au-dessus, tel un étendard victorieux. Retrouver le cabanon de ma jeunesse m’avait percé le cœur. Et si sa ruine était l’image de ma propre décrépitude qui s’annonçait inéluctablement ? Alors, pour que mon pèlerinage vers mes années de jeunesse ne se termine pas sur cette sombre note, j’avais décidé de rejoindre la source. Ma source.

Dans mon sac me restait encore quelques provisions de bouche, et un demi litre d’eau. Suffisant pour effectuer les deux heures de marche. Je rêvais de remplir ma gourde à la source, que son eau limpide agisse sur moi comme un élixir de jeunesse.

En chemin je m’étais égaré deux ou trois fois. Il me semblait que plus je m’enfonçais dans la forêt, plus mes souvenirs devenaient incertains. À force de ténacité, et après quelques demi-tours opportuns, j’étais enfin parvenu. Je reconnaissais sans l’ombre d’un doute la petite clairière ovale, et, à l’une de ses extrémités, le rocher schisteux d’où l’eau sourdait. Le lit du ruisseau si court marquait encore le sol. Et, malgré l’herbe épaisse, je retrouvai sans difficulté le trou dans lequel l’eau disparaissait. Tout était là, conforme à mon souvenir. Rien ne manquait. Tout était là, sauf l’eau, dont plus une seule goutte ne suintait du rocher… Avec elle c’est un pan entier de ma jeunesse qui venait de disparaître. Comme elle je me sentais sec, stérile. Aride. Déjà un peu mort. Je m’assis, dépité, épuisé soudain. J’avais mis plus de trois heures à rejoindre une source qui n’existait plus. Depuis belle lurette j’avais vidé ma gourde. J’avais soif, j’avais faim. Il me fallait pourtant me lever. Repartir. Combattre ma fatigue, ma peur, ma soif.

Ou rester assis. Et attendre de finir de m’assécher.

 

Biobibliographie de Pierre Mangin

 J’ai toujours écrit. Sur les murs de ma chambre d’enfant. Mais ça déplaisait à mes parents. Sur des cahiers d’écolier. Mais un adulte prenait un malin plaisir à y griffonner de vilaines ratures rouges. Sur des carnets si secrets qu’aucun avis de recherche ne m’a permis de les retrouver. Maintenant j’écris sur des feuilles volantes que je ratisse ensuite quand il n’y a pas trop de vent.

En bon jardinier je fais de jolis petits tas de ces feuilles. Et puis je shoote dedans comme quand j’étais gamin. Du coup certaines se retrouvent dans des chemises cartonnées, d’autres dans des recueils collectifs, d’autres encore dans des revues (Le Traversier, Torticolis, Rue Saint Ambroise…) d’autres enfin sur mon blog :

http://pierremangin.eklablog.com/

En 2009 un joli petit tas a été publié aux Editions Nouvelles Paroles, « Humains… Vous avez dit Humains ? »

 

A lire : Fausse note de Danielle Akakpo

 Dans le prolongement de la sortie de Maternité, l’auteure Laurence Marconi a eu la bonne idée de proposer une phrase issue de mon roman comme thème d’un jeu d’écriture sur le Forum Maux d’Auteurs. Ce soir, c’est le texte de Danielle Akakpo que je vous propose de lire. Il a pour titre : « Fausse note ». Ensuite, découvrez sa Page Blanche.

Fausse note

 Depuis sa place au balcon, pour la troisième fois, elle avait tremblé, admiré, retenu ses larmes deux heures d’affilée, fascinée par le quinquagénaire vêtu de noir qui battait la mesure avec brio et enthousiasme. Trop occupée à s’imprégner de ses moindres mimiques et attitudes, elle avait peu écouté la musique. Le moment qu’elle préférait arrivait : le maître s’inclinait sous les bravos du public, rendait hommage d’un ample mouvement aux musiciens de l’orchestre, prenait par la main et embrassait un des enfants de la chorale associée au spectacle. L’instant le plus redouté aussi : celui où elle aurait dû suivre dans les coulisses ceux qui souhaitaient faire signer un CD, un DVD, dire un mot au maître, étape qu’elle ne trouvait pas le courage de franchir. Ce soir, c’était la dernière représentation, elle ne pouvait plus reculer.

Forte de l’opinion qu’elle s’était forgée– un homme doué, affable, beau et bon – elle se joignit aux admirateurs, attendit, fébrile, que la file s’épuise et que le maestro regagne sa loge. Prenant une grande inspiration, elle frappa à la porte et entra sans attendre d’y être invitée.

 Il dénouait sa cravate face au miroir. Le cœur de Lola s’emballa devant le regard émeraude qui s’y reflétait, semblable au sien, mais plus lumineux, les lèvres si finement dessinées, pareilles aux siennes qu’elle pestait d’avoir du mal à ourler de rouge.

– Posez le café sur la table basse, lança-t-il d’un ton sec.

–Je n’apporte pas le café, murmura-t-elle.

Il fit volte-face et la toisa.

– Alors, qu’est-ce que vous fichez là, avec cet air emprunté ?  Pour les autographes, c’est terminé.

– J’ai besoin de vous parler.

– Encore une péronnelle de conservatoire persuadée de son inestimable talent, qui cherche à se faire engager dans ma formation ! Désolé, je ne recrute pas. Putain, je suis vanné, sept concerts dans cette salle de province miteuse où je dois me farcir la chorale des petits corbeaux du coin. Et pas moyen d’avoir un café !

Elle ne se laissa pas désarçonner, mit sa colère sur le compte de la fatigue et, sans un mot, lui tendit la photo tirée de son sac : il y apparaissait, plus jeune, aux côtés d’une femme blonde au sourire éclatant.

– Oui, et alors ? grinça-t-il.

– Vous reconnaissez cette femme ?

–Pff, difficile, le cliché ne date pas d’hier.

Curieusement, plus il devenait désagréable, plus elle avait envie de foncer. Sa dernière chance.

– C’est ma mère. Vous avez eu une liaison avec elle.

– Possible.  Ah ! Je comprends mieux : c’est elle qui a besoin d’un job et se rappelle à mon bon souvenir ?

– C’est moi qui ai eu envie de rencontrer mon père.

– Tiens donc, ricana-t-il ! Ma petite, des aventures, j’en ai eu, à la pelle, avec mes musiciennes, entre autres.  Le deal était clair dès le départ : Marc Leduc ne s’attache pas, ne fonde pas de famille, le maître privilégie sa carrière et c’est sans appel. Ma foi, si quelques gourdes ont voulu tenter le diable, je m’en lave les mains.

Elle lui trouva soudain des yeux d’un vert pisseux, des lèvres aux coins tombants.

 Dix-huit ans avant que sa mère consente à lui révéler le nom de son géniteur, des années à cacher ce manque, à imaginer, à fantasmer.  Puis récemment, la découverte de la photo, l’article du journal local, enfin l’aveu, sobre, sans détails. Et ce soir, un rêve qui s’achevait en cauchemar.

–Connard !

Lâcher le mot grossier lui fit du bien. Elle claqua la porte de la loge et s’enfuit en le répétant, tentant d’étouffer à la fois ses larmes et sa terrible déception.

 Danielle Akakpo

Bio Danielle Akakpo

Stéphanoise, elle est tombée en écriture à l’âge de la retraite, avec une préférence marquée pour la nouvelle.  Elle est très présente sur le net grâce au forum Maux D’Auteurs (MDA), rendez-vous des passionnés de lecture et d’écriture, qu’elle administre depuis… pas mal d’années. http://www.forum-mda.com

Il lui arrive de faire des lectures dans des lieux insolites, une galerie, par exemple, consacrée aux arts d’Afrique…et d’ailleurs.

 Découvrez sa Page Blanche.

Ouvrages publiés

  • Elles et Eux – Recueil de nouvelles 2006 (Éditions Écriture et Partage)
  • Un Homme de Trooz – Roman en coécriture avec Jean-Noël Lewandowski (PLE éditions) 2006
  • Quelle comédie la vie – Recueil de nouvelles (PLE éditions) 2008
  • Détestable Antigone – Roman (Laura Mare éditions) 2010
  • Jen et Juliette – Roman( Eastern éditions) 2013
  • D’amour et d’oseille – Nouvelle ( Jacques Flament éditions)
  • Toi, ma p’tite folie ! (Zonaires éditions) juin 2015
  • Angelica corti (Éditions Le Huchet d’Or)Coécriture avec Jean-(Noël Lewandowski )2017

Blog : http://danielle.akakpo.over-blog.com

A lire : « Dérive » de Laurence Marconi

 Dans le prolongement de la sortie de Maternité, l’auteure Laurence Marconi a eu la bonne idée de proposer une phrase issue de mon roman comme thème d’un jeu d’écriture sur le Forum Maux d’Auteurs. Ce soir, c’est son texte que je vous invite à lire. Il a pour titre : « Dérive ».

Ensuite, découvrez sa Page Blanche.

            Dérive

Laurence Marconi

Louis vide des cartons. Tous les matins, il ressent la même exaltation, au moment de vérifier si la livraison du jour est conforme à sa commande. Il ouvre les colis avec une émotion toujours intacte, un émerveillement sans cesse renouvelé. Il est un plongeur lesté d’une malle au trésor qu’il vient de remonter à la surface, et dont il s’apprête à découvrir le contenu, en faisant voltiger autour de lui des gouttelettes de polystyrène blanc, en guise d’écume : des joyaux d’une valeur inestimable qu’il caresse, un à un, comme autant de coquillages à polir pour les débarrasser d’infimes grains de sable nichés dans de minuscules aspérités. Puis, toute la journée, lorsqu’il n’est pas occupé à renseigner un client, il répertorie, classe, range, organise. Ces gestes répétitifs lui procurent un sentiment d’accomplissement, la certitude d’avoir atteint sa propre plénitude. C’est là son métier, et son existence qu’il a bâtie, avec patience et détermination.

Enfant puis adolescent, il s’est battu, avec la volonté farouche de celui qui s’entête à cultiver une parcelle stérile, à détourner le cours d’un ruisseau pour irriguer un lopin de terre asséchée et nourrir sa passion. Aux sources arides, on ne puise que la soif. Il n’a cessé de démolir, l’une après l’autre, les digues que ses parents construisaient pour contenir ses élans, étancher son désir. Fils unique, il était destiné à travailler à la ferme et, le jour venu, à prendre la relève, sur les terres héritées de son père, de son grand-père. Ses très bons résultats scolaires n’ont jamais allumé dans les yeux de ses parents la moindre étincelle d’admiration. Les années d’école n’étaient pour eux qu’une formalité dont leur fils devait s’acquitter avant de rejoindre l’exploitation familiale.

Mais Louis aimait l’école, il aimait lire. Durant des années, il a subi l’incompréhension, les remontrances, la colère des siens. Qu’avaient-ils fait au Bon Dieu pour mériter un fils pareil ? Pourquoi leur rejeton ne se comportait-il pas comme le fils de la ferme voisine, qui traînait dans l’étable, grimpait sur le tracteur, courait dans les champs ? Pourquoi leur héritier était-il cet enfant chétif, enfermé dans sa chambre, à étudier ? Louis a toujours pu compter sur le soutien de ses instituteurs puis de ses professeurs, au collège et au lycée, qui lui prêtaient les manuels et les romans que ses parents refusaient de lui acheter, et dans les yeux desquels il voyait briller la petite lueur de fierté qu’il n’avait jamais vu luire dans le regard de ses parents. Il était ce fils étrange, celui qui ramait à contre-courant, se noyait dans ses rêves, s’éloignait de l’avenir qu’ils avaient tracé pour lui. Il était celui qu’ils ne pouvaient pas retenir, malgré tous leurs efforts, et qui a continué sa lente dérive.

L’amour des livres, Louis en a fait son métier, il est devenu libraire. Son père et sa mère lui ont-ils seulement pardonné son choix ? Il ne saurait le dire, il n’a jamais su lire…dans leur regard.

Aujourd’hui, Louis remplit des cartons. Il emballe les livres qu’il emportera chez lui. Au moment de prendre sa retraite, il mesure le chemin parcouru. Peut-être que sa vie ne fournirait pas matière à écrire un roman mais il peut s’enorgueillir de l’avoir choisie. Son fils unique est photographe et lorsqu’il lui montre ses photos, Louis ne cherche pas à cacher l’étincelle de fierté qui brille dans ses yeux. Aux sources vives, on puise l’amour.

Biobiblio

Laurence Marconi a longtemps enseigné l’anglais dans un collège de Seine et Marne. Elle écrit des nouvelles depuis dix ans. Certaines, primées à l’occasion de concours, ont été éditées dans des revues et des recueils collectifs. Sur un air de Gershwin, son premier recueil de nouvelles, a remporté le prix des Beffrois en 2014. Son deuxième recueil, L’ombre de la colline, est paru aux éditions Zonaires en décembre 2017.

Page blanche à Laurence Marconi

 

 

 

 

A lire : « Demain après la nuit » de Silicate

Dans le prolongement de la sortie de Maternité, l’auteure Laurence Marconi a eu la bonne idée de proposer une phrase issue de mon roman comme thème d’un jeu d’écriture sur le Forum Maux d’Auteurs. Une dizaine d’auteurs a participé à cette petite joute littéraire.

Voici un des textes inspirés par la phrase : « … aux sources arides, on ne puise que la soif. » Il est signé : Silicate

 

 Demain après la nuit

Le soir s’étire, temps intermédiaire. Je sens venir l’angoisse des heures nocturnes, elle ne fera que remplacer l’ennui aigu qui mine mes jours.

La ville se drape d’un halo orangé où vibrent des néons. Des fenêtres s’éclairent. Je n’allume pas. Dans l’appartement les couleurs se fondent, les meubles ne sont plus que masses indistinctes. L’obscurité me cache, me donne l’illusion de me faire oublier, de tous, et de vous. De vous surtout.

Là où vous êtes, il y a de la vie, de la lumière, de la chaleur. Là où vous êtes, je n’existe pas et cette douleur m’est insupportable.

L’obscurité est ma complice. J’y dissimule mon impuissance à dompter l’amour que je vous porte. Veux-je seulement le dompter ? Ma souffrance comble un vide, j’ai la lucidité d’accepter de m’en repaître.

Ma pensée vous cherche dans le noir et je vous fais endosser à l’abri du monde le costume d’une vie inventée. Une vie où vous ne traverseriez pas la mienne sans rien voir, sans savoir, une vie où j’existerais pour vous, où je saurais vous parler, vous dire ce que vous ne savez pas…

Vous êtes mes jours de suie, sombres et lourds, fardeaux poisseux d’une obsession qui m’entrave.

Vous êtes mes nuits de craie, blanches et grinçantes, où le manque de vous effrite ma raison.

Je hais ce que vous aimer fait de moi, je hais de me sentir lâche et veule. Je vous hais de vous aimer, je me hais de vous haïr.

J’aimerais que vous sourire provoque à votre cœur le sursaut d’une tendre émotion, mais vous n’y voyez qu’un détail aimable, une simple politesse, déjà oubliée. Vos yeux ne s’éclairent pas pour moi quand vous me croisez, alors que votre image persiste longtemps dans les miens. J’aurais tant de bonheur à vous aimer si vous saviez me voir.

Le soir tombe. Je crains déjà la nuit, ces heures où lorsque je tends la main dans mon lit, je ne sens qu’un tissu froid. Quelque part, ailleurs, ce sont d’autres doigts qui s’entrelacent aux vôtres et la moiteur d’une autre respiration embue votre cou. Je rêve de votre main à mon flanc, quand les bras qui enserrent ma taille ne sont que les miens. Que j’aimerais caresser votre peau avant de ne plus savoir que griffer ! Demain je verrai les stries rouges que m’a causé dans la nuit le désir de vous.

J’ai mal, j’ai froid, je vous appelle en pleurant. Mon ventre ne saurait se réchauffer qu’à la chaleur de votre ventre et j’aspire à votre haleine sur la mienne. Quel goût a donc la vie ? Une autre vie.

Une vie qui ne soit pas la comédie où je m’égare parfois dans l’illusion de contacts éphémères. Je serre les dents, pour ne pas crier votre nom quand l’envie de vous me submerge. Je me mens et je mens, sans vergogne. La sincérité n’est pas invitée aux rencontres que je ne laisse jamais se prolonger dans le sommeil, tant je préfère la solitude, plus âpre encore, que personne d’autre que vous n’a le droit de peupler. J’y bois ma honte et je change mes draps, en pleine nuit ; je me fais horreur et vous demande pardon, mais trompe-t-on son amour quand on n’est pas amants ?

La nuit est venue. Une étoile obstinée a percé le halo orange. J’aime à penser que vous la regardez en même temps que moi, que votre pensée vagabonde se promène par-dessus la ville, se rappelle le sourire croisé ce matin. Votre pensée est fugace, mais si elle se pose sur moi, j’existe.

N’auriez vous pas envie, en répondant à ce sourire, d’y adjoindre un regard une prochaine fois ? Demain ? Oui, pourquoi pas demain ?

Demain, s’il vous plait. Regardez-moi, demain.

Silicate

 

A lire : « Ruines » d’Yvonne Le Meur-Rollet

Dans le prolongement de la sortie de Maternité, l’auteure Laurence Marconi a eu la bonne idée de proposer une phrase issue de mon roman comme thème d’un jeu d’écriture sur le Forum Maux d’Auteurs. Une dizaine d’auteurs a participé à cette petite joute littéraire.

La lauréate est la nouvelliste et poétesse Yvonne Le Meur-Rollet que j’ai eu la joie de rencontrer à mes débuts comme auteure et qui a même participé au site Mot compte double quand c’était encore une aventure littéraire collective loufoque et bigarrée. Un petit tour dans les archives du site pour lire d’autres textes d’Yvonne.

Photo de Yannick Le Toqueux

La phrase de mon livre retenue pour servir de thème était la suivante :

« … aux sources arides, on ne puise que la soif. »

Alors prenez le temps de découvrir et commenter le texte d’Yvonne Le Meur-Rollet.

Vieux Château du Guildo

 Ruines

Yvonne Le Meur-Rollet

Parfois il se laisse aller à ruminer des pensées grises. Il griffonne, sur des feuillets épars, des lignes confuses qui défilent dans sa tête sur une mélodie triste.

« Le temps s’enlise dans la boue,

Chariot trop chargé dont les essieux cèdent

Sous le poids des voyages sans étoiles. »

Il voudrait que cela ressemble à de la poésie, mais il ne réussit plus à y faire bruire les syllabes s’élevant comme les alouettes de juin, au-dessus des champs d’orge. Il ne sait plus écrire que des actes datés et paraphés. Les années ont passé, il a brûlé les carnets noircis de ses poèmes de jadis.
Il ne rêve plus « d’incroyables Florides », il ne voyage plus au-dessus « des éthers ». Il se contente de visiter des hôtels, des châteaux et des maisons à vendre, le vieil enfant à la bouche sèche. Il va y retrouver, plein d’amertume, l’écho d’une voix ferme qui a sonné le glas de ses rêves d’artiste, de déchiffreur de messages, d’inventeur de musiques traversées d’oies sauvages et baignées de cascades.
Dans la cour d’un manoir, envahie de broussailles, il effleure du doigt la ferraille rongée d’une chaîne inutile. Le seau, qui y était suspendu et qu’on plongeait dans l’eau fraîche des profondeurs, a disparu. Le puits est comblé par des gravats sur lesquels a poussé un maigre chèvrefeuille.
La manivelle grince, tournant au vent d’automne, sempiternelle voix, puissante comme celle du père, aussi éclatante qu’un panonceau de laiton couronné de flèches menaçantes, condamnant sans comprendre les projets d’aventures dans l’infini du verbe.

Il était autrefois un enfant plein d’espoir qui rêvait de bohème et désirait goûter aux limpides fraîcheurs d’intarissables sources où les mots s’entrelacent au pied des menthes sombres.
Qui est-il aujourd’hui, le garçon aux mains pâles dont la gorge impatiente s’abreuvait de voyelles, vertes comme des lunes, bleues comme des orages ? Et qu’est-il devenu l’adolescent gracile dont les lèvres gourmandes dégustaient des liqueurs dont les senteurs étranges montaient dans les vents vifs bousculant la mâture des hautes caravelles parties vers d’autres mondes ?

Il est chauve et replet, dans son costume foncé et ses souliers vernis. Quelque part dans sa tête, des rêves étouffés le réveillent parfois au milieu d’une nuit dans ses draps de satin, doux comme des prairies… Il se souvient alors d’un lambeau de son rêve : il parcourait un temple où les arbres chuchotent des secrets au poète qui sait ce qui se cache sous les écorces grises des trembles et des hêtres.

Car il a accepté qu’Il décide pour lui, ce père au cœur de schiste, sec comme la garrigue. Il s’est finalement coulé dans le moule, le jeune homme rebelle qui croyait qu’il pourrait s’écarter sans dommage du chemin tout tracé que jamais ne submergent des sources vagabondes.
Et il a fait son Droit pour devenir notaire comme l’était son père. Il n’a pu résister au barrage dressé par un homme inflexible, aux pressions des amis, aux attentes des femmes. Maintenant il est veuf, presque vieux et très seul. Il vend des fermes délaissées, des étangs, des collines, des peupliers sur pied et parfois même, une île… Il règle des héritages, partage des domaines, achète des lingots, des tableaux de Soutine, convoite un Picasso qu’il enfermera dans un coffre.

Quand il sent que son cœur est au bord de la ruine, il récite en secret Baudelaire ou Rimbaud, tout en faisant tinter des glaçons dans son verre, pour tenter d’y puiser le souffle évanoui.

Yvonne Le Meur-Rollet

Photo de Yannick Le Toqueux

Après avoir été directrice d’école primaire, puis professeur de Lettres modernes en Bretagne et en Polynésie française, Yvonne Le Meur-Rollet a pris sa retraite à Saint-Jacut de la Mer (22) où elle réside depuis 1960 .

Une douzaine de ses recueils de poèmes ont été édités à partir de 1998. Ses textes de prose ont paru dans diverses revues et ouvrages collectifs avant la publication de deux recueils de ses nouvelles en 2013 et 2015.

Liste des recueils édités

 Recueils de poésie

Saisons de pluies.1999

Brûlants silences. 2001

Sous l’écorce, les mots2003

Confidences croisées .2003

Absente. 2003

Noyades. 2003

Après le déluge.2004 ( réédité en 2015)

L’aube des brûlures.2004

Un bûcher d’acanthes . 2005

Guirlandes à la dérive . 2009

Deux souffles sur la flamme.2009

L’étang perdu. 2010

Quatre galets dans une paume. 2016

 

 Recueils de nouvelles

 Le chaos de la Divine 2012

 Souvent pour s’amuser… 2015

 

Page blanche à Julie Legrand

C’est Nassuf Djailani, écrivain et journaliste, qui nous présente le livre de Julie Legrand.

Une écriture de l’intime
par Nassuf Djailani

Ce qui frappe dans les textes de Julie Legrand, que ce soit dans Tangor amer ou même dans Les Ravissants, c’est cette capacité à faire toucher du doigt la complexité des êtres.
Elle est une portraitiste de talent qui, à l’évidence dans ce texte qu’elle nous donne à lire, réussit à nous faire aimer son personnage, Alma Novi.
Elle nous prend par la main et nous fait voyager dans la vie chaotique de cette artiste. On ressent la sensibilité d’un témoin-écrivain public qui écoute et sait écouter.
Elles ont dû beaucoup se parler, ces deux femmes-là, avant que l’écrivaine ne fasse vagabonder son imaginaire. A-t-elle été au Bénin ? A-t-elle vogué sur le lit de ce fleuve sur lequel elle nous embarque ? En tous cas, on y est. On ressent les piqûres de moustiques, on entend les ressacs. On sent les parfums du pays, on entend les bruits, les chants.
La fleur que tu m’avais jetée est un portrait romancé d’une jeune femme saignée par la vie.
On le ressent, on l’éprouve sous la plume de la nouvelliste. Elle échappe à l’écueil d’un texte linéaire que l’on retrouve souvent dans les biographies d’artistes. Ce texte est une vraie œuvre de fiction, qui rend compte d’une trajectoire dense et complexe. C’est un texte d’une femme qui parle d’une autre femme. Á commencer par la mère d’Alma, blessée par la vie car quittée et mal-aimée par un mari absent. On apprend d’ailleurs qu’elle cherchera à le supprimer dans une scène cocasse. On peut citer la scène bouleversante de sa rencontre avec sa grand-mère à Ganvié, village natal du père, fantôme qu’elle guettera toute sa vie.
C’est peut-être cela d’ailleurs en creux, le sujet de ce roman : la recherche du père, non pas pour le père, mais pour retrouver cette tendresse qu’elle recherchera en vain.
Les hommes sont un peu des « salopards » dans les histoires de Julie Legrand. Surtout dans celle-ci. Ils sont soit gauches, soit violents, mal aimants, complexes, menteurs, ingrats comme ce musicien qui finira dans le lit de la voisine.
La fleur que tu m’avais jetée est un beau texte sur les relations humaines. Pas seulement un roman d’amour mais un récit lucide sur la complexité des relations hommes-femmes, sur les meurtrissures, les mensonges, les grandeurs, les petitesses.
Mais Alma n’est pas femme à se laisser faire. Les femmes, ou du moins, les personnages féminins, encaissent, se battent, trébuchent mais se relèvent. On a même envie de dire, qu’elles se relèvent toujours dans les textes de Julie Legrand.
Est-ce à dire d’elle qu’elle est une écrivaine féministe ? Il n’y a qu’un pas. Pour sûr, elle est une écrivaine de l’intime, car elle semble concevoir l’écriture comme le lieu du sensible. Elle fouille dans les secrets les plus enfouis de ses personnages pour dire la vérité de ces êtres de papier.
Des personnages qui ressemblent à s’y méprendre à des êtres bien vivants.
La thématique de l’esclavage est en filigrane de ce texte. L’intrigue, sans trop la dévoiler, se passe au Bénin. Le personnage d’Alma, à un moins donné, se télescope avec une forme d’esclavage moderne. Qui est-elle, au fond ? Et ce corps magnifique n’est-il pas devenu l’objet du désir mais surtout d’une exploitation par tous ces hommes qui la côtoient, la frôlent, la consomment ?
Il y a une subtilité dans ce texte de Julie Legrand qui ne donne pas de réponses définitives. La nouvelliste laisse au lecteur cet espace pour se faire une idée, trouver des débuts de réponses.
Et c’est au fond la force de ce texte : donner à réfléchir sur la condition d’une femme artiste, surtout quand elle vient de cette partie du monde.

Nassuf Djailani est écrivain et journaliste.
Né en 1981 sur l’île de Mayotte dans l’archipel des Comores, il a publié en 2017 le roman Comorian vertigo ainsi que le recueil de poésie Hadith pour une république à naître, tous deux aux éditions Komedit. L’une de ses pièces, Les dits du bout de l’île a été jouée dans le OFF du festival d’Avignon au Théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné, en 2016. Une ébauche de ce texte a paru dans la revue Po&sie, éditions Belin, en 2017. Il a reçu le Grand Prix de l’océan Indien pour son recueil Roucoulements (éditions Komedit), en 2006. Il est également le directeur de publication de la revue PROJECT-ILES, revue d’analyse, de réflexion et de critique sur les arts et les littératures de l’océan Indien.

A présent, goûtons à l’écriture de Julie Legrand :

Trois petits mots
Julie Legrand

Les mots avaient claqué comme un coup de fouet sur l’échine d’une bête récalcitrante. Une injonction péremptoire dont l’écho ne la quitte plus désormais.
« Va te pendre ! », avait-elle crié dans le combiné.
Face au miroir, Adèle passe les robes devant son visage, hésite sur la couleur qui siérait à son teint brouillé, enflammé de vilaines tâches aux pommettes comme si elle avait reçu un coup ou que la honte bourgeonnait à la façon d’une fleur germée sur quelque plante exotique.
Comment trois petits mots avaient-ils pu entrainer des faits aussi accablants, définitifs ? se demande-t-elle en pressant la robe bleu de Prusse contre son cou palpitant. Et comment savoir que Marion les prendraient au pied de la lettre en renversant ce fichu tabouret, l’obligeant, au motif d’une brouille stupide à choisir ce matin une tenue funestement adaptée à son teint blême et à l’enterrement de son amie pendue ?

Royaume
Julie Legrand

Il n’y a pas si longtemps, son visage arborait encore une pâleur de lys rehaussée d’un rose délicatement émotif, et ce même après une nuit sans sommeil.
Son front s’ornait de la marque des jeunes héritières du trône décrites dans les contes de fées. Celui qu’elle voit aujourd’hui éclore sur le visage d’Inès et Iris ; ses jumelles à la peau amande brûlée, si lisse et parfaite qu’elle lui donne envie de la mordre.
Ses filles aux yeux érythréens, immergées dans leur monde souterrain, s’entrainant l’une l’autre au gré du courant d’une languie qu’elles seules peuvent comprendre et dont elle se sent si souvent exclue.
Comme si l’univers clos qu’elles avaient bâti devenait un habile rempart au monde. Et ce langage codé, entre elles, une marque de leur langue natale occultée qu’elles n’auraient pu oublier en dépit de ses efforts pour les faire siennes…


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Quatrième de couverture

« Je le vis, la première fois, lors d’une sortie de scène, encore scintillante de mon succès, accordant peu d’attention à l’homme qui se tenait devant moi : raide dans son costume anthracite, quinquagénaire bafouillant ses compliments en me tendant de sa main tremblante une fleur qui, maladroitement, était tombée à mes pieds comme s’il avait l’intention de me la jeter, comme on adresse à la volée des « hourras » aux divas à la fin du récital. Fugitivement, j’avais pensé au torero dans l’arène, à la poussière et au sang. L’instant où tout, entre nous, avait basculé. »
Dans une ville étrangère, entre chien et loup, Alma laisse affluer ses souvenirs, s’interroge sur les circonstances qui ont entraîné sa chute. Elle, à qui les oracles promettaient une consécration, l’accomplissement de son désir le plus cher : chanter… Ses mots se font blues, negro spiritual, scat entraînant, lied dont les harmonies et les dissonances nous mènent, de l’Afrique séculaire à l’Italie des palais, à la rencontre d’une artiste consumée par la passion, tour à tour mélomane au cœur brisé, incontrôlable diva, orpheline en quête du « bleu céruléen » symbole de sa renaissance…

À mi-chemin entre le fantastique et la nouvelle surréaliste, ce court récit « musical », librement inspiré du parcours de la chanteuse de jazz Mina Agossi, a la saveur des amours trahis, des renoncements et des échecs qui paradoxalement sont l’apanage des brillantes destinées. Un redoutable antidote à la banalité.

Originaire de Paris, Julie Legrand vit sur l’île de la Réunion depuis 2008.
Son écriture explore différents territoires littéraires : de la nouvelle au récit poétique, en passant par le théâtre ou l’album jeunesse.
Ses textes ont paru dans une quinzaine de revues littéraires, recueils collectifs d’éditeurs et de libraires, publications papier ou dématérialisées.
La fleur que tu m’avais jetée est sa deuxième publication chez Zonaires éditions, après Les Ravissants, recueil de nouvelles paru en 2017.

Bibliographie

Recueils de nouvelles :

Les Ravissants, Zonaires éditions, 2017
Tangor amer, Éditions Orphie, 2015

Publications en revues :

3 textes sans titre, recueil collectif L’Instant fugace 2, Jacques Flament éditions, 2018
85ème étage, Revue du Festival Permanent des Mots N°17, éditions Tarmac, 2017
1 texte sans titre, recueil collectif L’instant Fugace, Jacques Flament éditions, 2017
Tôt ou tard, Salade Publication N°1, 2017
Rien, Jacques Flament Editions, recueil Résonances, 2017
Sugar Baby, Jacques Flament Editions, recueil La Folie, 2016
La petite communion, Revue Kanyar N°4, 2015
Un jour, ligne Paradis, Éditions Oléronaises, recueil collectif, 2014
La case de Marylise Payet, Éditions Chèvre-Feuille étoilée, 2013 (Revue éclats d’encre N°53-54, Nos maisons)
Alice Déraisonne Sans lapin, Marie France / Site du Livre de Poche, 2012
Á la prisonnière / Sur la photo / Un marché de saison / Chant des hommes intègres, 2010-2011, Gazette de la lucarne N°31, 33, 37 (La lucarne de l’écrivain)

Jeunesse :

Á quoi rêve l’endormi ?
Martin cherche son nid
La princesse, le pipal et le perroquet, éditions Alice au Pays des Virgules, 2016-2017 (www.aliceaupaysdesvirgules.com )

Théâtre :

L’Opéra de quat’poules, cabaret musical, 2014
Étalon.com, comédie, 2013
Le petit chaperon groove, jeunesse, 2013
La fée aux gros yeux, jeunesse, adaptation de George Sand, 2013
La pirène et le sirate, jeunesse, 2011
J’me promène toute nue! one-woman show, 2009

L’éditeur : Zonaires éditions.
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